L'Ethique Barbare

La petite boule blanche II - verbigération

La Petite Boule Blanche — Verbigération

La Petite
Boule Blanche

Verbigération en dix mouvements

↓ dévider ↓

Page I — Apparition

La petite boule blanche roule sur la nappe et la nappe est blanche aussi mais pas de la même blancheur car la boule a une blancheur ronde et la nappe une blancheur plate et le plat de la nappe n'est pas le rond de la boule et pourtant toutes deux sont blanches de ce blanc qui n'est pas le même blanc bien que ce soit le même mot blanc et la boule roule encore et roule toujours vers le bord vers le bord vers le bord de la nappe blanche où attend le vide qui n'est ni blanc ni rond ni plat mais simplement vide de toute boule et de toute nappe.

Boule. Blanche. Ronde. Petite. La petite boule blanche et ronde. La ronde petite boule blanchissante. La blanche petitesse de la boule rondissante. La rondeur blanche et petite de la boulitude. Boulitude. Ce mot n'existe pas mais la boule existe, elle, la petite boule, elle existe très fort dans sa petitesse ronde et blanche et rien ne peut enlever à la boule sa boulité fondamentale qui est d'être boule c'est-à-dire ronde et petite et blanche comme une chose qui est blanche parce qu'elle n'est pas noire.

Elle était là avant d'être là, la petite boule, blanche avant d'être vue, ronde avant d'être touchée, petite avant d'être mesurée.

Quelqu'un a posé la petite boule blanche sur quelque chose. Ou bien la petite boule blanche s'est posée elle-même. Ou bien elle a toujours été posée et c'est nous qui sommes arrivés après, nous qui sommes grands et pas ronds et pas blancs ou un peu blancs selon les saisons et les latitudes de nos peaux qui ne sont pas des surfaces de boule. La boule n'a pas de latitude. La boule n'a pas de longitude. La boule a une surface uniforme que l'on peut caresser dans n'importe quel sens et c'est toujours la boule, toujours la même, toujours blanche, toujours petite, toujours là.

Blanc. Blanche. Blancheur. Blanchiment. Blanchisserie. Blanchatre. Blanc d'œuf. Blanc de baleine. Blanc de céruse. Blanc de Meudon. Blanc cassé. Blanc pur. Blanc sale. Blanc neige. Blanc ivoire. Blanc os. Blanc craie. Blanc lait. Blanc nuage. Blanc fumée. Blanc givre. Blanc sel. Blanc coton. Blanc lin. Blanc papier. Blanc porcelaine. Blanc marbre. Blanc calcaire. La boule est tout cela à la fois et rien de cela précisément et sa blancheur à elle est une blancheur sans nom dans le catalogue des blancheurs parce que c'est la blancheur d'une petite boule et non d'un nuage ou d'un œuf ou d'un marbre ou d'un linge blanchi à la blanchisserie du coin de la rue qui sent la vapeur et le propre du linge qu'on blanchit pour qu'il soit blanc comme une petite boule blanche.

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La petite boule blanche ne fait aucun bruit. Ou bien elle fait un bruit très petit, à la mesure de sa petitesse, un bruit blanc également, un bruit qu'on n'entend que si on colle son oreille contre la petite boule blanche et encore on ne sait pas si c'est le bruit de la boule ou le bruit de son propre sang qui circule dans le tuyau de son oreille en faisant un bruit rouge et chaud qui n'a rien à voir avec la blancheur froide et silencieuse de la petite boule blanche posée là, immobile, blanche, petite, ronde, muette de sa rondeur blanche et petite.

Page II — Nomenclature

PETITE BOULE BLANCHE / objet / sphérique / blanc / petit / boule
BLANCHE PETITE BOULE / adjectif / substantif / adjectif / objet
BOULE PETITE BLANCHE / confusion / nomenclature / désordre / boule
BLANCHE BOULE PETITE / poésie involontaire / ordre cassé / blancheur
PETITE BLANCHE BOULE / presque correct / presque une phrase / presque
BOULE BLANCHE PETITE / naturel / usuel / ordinaire / boule ordinaire blanche
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la / petite / boule / blanche / roule / la / petite / boule / blanche / roule
la / petite / boule / blanche / roule / la / petite / boule / blanche / roule
la / petite / boule / blanche / roule / la / petite / boule / blanche / roule

On peut appeler la petite boule blanche de nombreux noms qui ne sont pas son nom car elle n'a pas de nom la petite boule blanche, elle a seulement une forme et une couleur et une taille et c'est tout ce qu'elle a, ce tout qui est aussi son tout, son tout complet de petite boule blanche à laquelle on pourrait donner un nom comme Marguerite ou Albertine ou Théodose ou Balthazar ou simplement Bob, Bob la petite boule blanche, ce qui serait absurde mais pas plus absurde que la petite boule blanche elle-même qui existe sans raison dans sa rondeur blanche et petite.

La boule est petite. La boule est blanche. La boule est ronde. La boule est là. La boule était là. La boule sera là. La boule aura été là. La boule aurait été là si elle avait été là où elle est quand elle y est ce qui est le cas puisqu'elle est là petite et blanche et ronde et là. Là. Là. Là encore. Toujours là. Immuablement là dans son là-ité de petite boule blanche qui ne bouge pas sauf quand elle roule et quand elle roule elle n'est plus là mais ailleurs et cet ailleurs est aussi un là, un là différent, un là déplacé, mais un là quand même car la boule est toujours quelque part et ce quelque part est toujours un là même quand c'est un là-bas.

La petite boule blanche pense-t-elle ? Non. Peut-être. Probablement non. Mais qui sait ce que pense une petite boule blanche dans l'intimité de sa sphéricité parfaite ? Qui a jamais demandé à une petite boule blanche ce qu'elle pensait de sa propre petitesse, de sa propre blancheur, de sa propre rondeur ? Personne. On ne demande pas à une petite boule blanche ce qu'elle pense. On la pose. On la roule. On la perd sous le canapé. On l'oublie. Et la petite boule blanche reste là sous le canapé dans le noir qui la rend invisible mais pas moins blanche, pas moins ronde, pas moins petite, toujours petite boule blanche dans le noir sous le canapé où personne ne la cherche plus.

Sous le canapé : obscurité. La boule : blanche quand même. Petite : oui, toujours. Ronde : sans discussion.

Page III — Déplacement

Elle roule. Elle roule et en roulant elle décrit un trajet qui est le trajet de la petite boule blanche et non un autre trajet car chaque trajet appartient à celui qui le fait et le trajet de la petite boule blanche appartient à la petite boule blanche qui roule sur ce trajet avec toute la conviction de sa petitesse blanche et ronde. Le trajet est courbe parce que la boule est ronde ou peut-être la boule est ronde parce que le trajet est courbe ou peut-être les deux choses sont vraies en même temps comme souvent les deux choses sont vraies en même temps quand les deux choses se ressemblent par leur forme et leur nature de chose vraie.

la petite boule blanche roule vers la droite ROULE VERS LA DROITE LA BOULE PETITE ET BLANCHE elle dévie un peu vers la gauche à cause d'une impureté de surface IMPURETÉ DE SURFACE DÉVIATION LÉGÈRE TRAJECTOIRE COMPROMISE elle continue quand même vers quelque chose qui ressemble à sa destination DESTINATION INCERTAINE BOULE BLANCHE CONTINUANT QUAND MÊME elle ralentit RALENTISSEMENT PROGRESSIF DE LA PETITE BOULE BLANCHE elle s'arrête ARRÊT COMPLET ○

Arrêtée. La petite boule blanche arrêtée. Dans son arrêt elle est encore plus ronde parce que l'arrêt révèle la rondeur que le mouvement dissimule dans une traînée de blancheur en mouvement. Arrêtée elle est petite immobile blanche immobile ronde immobile et l'immobilité lui va bien comme lui va bien la blancheur et la rondeur et la petitesse, toutes ces choses lui vont bien à la petite boule blanche qui est bien dans ce qu'elle est et n'aspire pas à être autre chose qu'une petite boule blanche ce qui est honnête et cohérent de sa part même si on ne parle pas d'aspiration pour une petite boule blanche qui n'aspire rien du tout pas même l'air.

La boule a roulé à droite. Elle a roulé à gauche. Elle a roulé en avant. Elle a roulé en arrière mais en arrière d'une boule c'est comme en avant parce que la boule n'a pas de devant ni de derrière. La boule a roulé en haut sur une pente inclinée. La boule a roulé en bas sur une autre pente inclinée dans l'autre sens. La boule a roulé sous quelque chose. La boule a roulé sur quelque chose. La boule n'a pas roulé dans quelque chose parce qu'elle ne peut pas rentrer dans les choses, elle reste toujours à l'extérieur de toutes les choses, à l'extérieur posée sur une surface ou roulant sur cette surface mais jamais à l'intérieur de cette surface car la boule est extérieure et non intérieure et c'est une des propriétés de la petite boule blanche d'être à l'extérieur de ce qui est à l'intérieur.

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Quelqu'un l'a poussée. Quelqu'un a touché la petite boule blanche du bout du doigt et le bout du doigt n'était pas blanc et pas rond et pas petit, enfin si, le bout du doigt était petit et un peu rose et la petite boule blanche a reçu cette petitesse rosée du bout du doigt avec toute la dignité d'une petite boule blanche qui accepte d'être touchée parce qu'elle n'a pas le choix mais qui reste blanche malgré le contact du bout du doigt rose et chaud et vivant contre sa surface froide et blanche et ronde et morte peut-être, morte de la mort propre aux petites boules blanches qui ne vivent pas mais existent, ce qui est différent de vivre mais pas rien.

Page IV — Métaphysique

Qu'est-ce que la petite boule blanche au fond ? Au fond de quoi ? Au fond d'une boîte peut-être, une boîte dans laquelle la petite boule blanche aurait roulé et d'où elle ne sortirait plus, prisonnière du fond de la boîte où elle serait blanche et ronde et petite dans le fond de la boîte. Mais au fond dans le sens philosophique du terme, au fond de la question, au fond de la chose, la petite boule blanche est-elle plus qu'une petite boule blanche ? Est-elle moins ? Est-elle exactement une petite boule blanche ni plus ni moins et cette exactitude est-elle une réponse suffisante à la question de ce qu'elle est au fond ?

Platon aurait dit qu'il existe une Idée de la petite boule blanche dont notre petite boule blanche ici présente n'est qu'une copie imparfaite, une petite boule blanche particulière et contingente qui participe à l'Idée de la petite boule blanche sans l'épuiser, sans l'atteindre tout à fait, toujours en deçà de la parfaite petite boule blanche idéale qui n'a jamais roulé sous aucun canapé et qui est parfaitement ronde d'une rondeur absolue et parfaitement blanche d'une blancheur absolue et parfaitement petite d'une petitesse absolue que nos instruments ne peuvent pas mesurer parce que nos instruments mesurent les petites boules blanches réelles et non les Idées des petites boules blanches.

Et si la petite boule blanche était une métaphore ? Une métaphore de quoi ? De la lune ? De l'âme ? Du temps ? D'un œuf ? D'une pilule ? D'une perle ?

HYPOTHÈSE A : la petite boule blanche est la lune → réfutée (trop petite)
HYPOTHÈSE B : la petite boule blanche est l'âme → invérifiable
HYPOTHÈSE C : la petite boule blanche est le temps → le temps ne roule pas (ou si ?)
HYPOTHÈSE D : la petite boule blanche est un œuf → réfutée (pas ovale)
HYPOTHÈSE E : la petite boule blanche est une pilule → probable mais inquiétant
HYPOTHÈSE F : la petite boule blanche est une perle → possible, envisageable
HYPOTHÈSE G : la petite boule blanche est une petite boule blanche → RETENUE

La petite boule blanche est une petite boule blanche. Cette conclusion après tant d'hypothèses semble décevante mais elle est la plus honnête et la plus solide et la plus résistante aux objections de toutes les conclusions possibles concernant la nature de la petite boule blanche. Elle est ce qu'elle est. Elle est petite. Elle est blanche. Elle est ronde. Elle est boule. Et dans cette quadruple certitude elle repose, la petite boule blanche, avec la sérénité de ceux qui savent ce qu'ils sont et ne cherchent pas à être autre chose que ce qu'ils sont c'est-à-dire petits et blancs et ronds et boule.

Page V — Contextes

Dans un bol de soupe la petite boule blanche serait une boulette de quelque chose de blanc et elle floterait à la surface de la soupe ou coulerait selon sa densité et la densité de la soupe et la relation entre ces deux densités qui déterminerait si la petite boule blanche est une petite boule blanche qui flotte ou une petite boule blanche qui coule et dans les deux cas elle resterait petite et blanche et ronde dans la soupe chaude qui ne la dissoudrait pas si elle est dure ou la dissoudrait si elle est molle et on ne sait pas si la petite boule blanche est dure ou molle car on ne l'a pas encore touché en appuyant dessus pour voir.

Dans une boîte à bijoux la petite boule blanche serait une perle ou ressemblerait à une perle et on lui mettrait un fil à travers si on pouvait y mettre un fil à travers ce qui est difficile quand la boule est pleine et non creuse et on ne sait pas non plus si la petite boule blanche est pleine ou creuse car on n'a pas cogné dessus pour entendre si ça sonne creux ou plein. Une petite boule blanche creuse sonne autrement qu'une petite boule blanche pleine et ce son différent est une propriété supplémentaire de la boule qui s'ajoute à la blancheur et à la rondeur et à la petitesse pour faire un portrait plus complet de la petite boule blanche dans toutes ses dimensions y compris la dimension sonore.

Dans l'espace la petite boule blanche floterait sans rouler car rouler suppose une surface et dans l'espace il n'y a pas de surface sauf les surfaces des objets et la petite boule blanche pourrait rouler sur la surface d'un objet si elle le touchait mais dans l'espace entre les objets elle ne roulerait pas elle floterait blanche et petite et ronde dans le noir de l'espace qui est le contraire exact du blanc de la boule, le noir profond de l'espace sans étoiles autour de la petite boule blanche qui serait la seule chose blanche dans ce noir si grand qu'il n'a pas de bord et la boule elle a un bord, elle a une surface délimitée, elle est finie et blanche dans l'infini noir.

Dans la paume d'une main : parfaite. Dans un verre d'eau : mystérieuse. Dans l'herbe haute : perdue. Sur un miroir : double.

Dans la neige la petite boule blanche disparaît parce que la neige est blanche aussi et la boule dans la neige c'est le blanc dans le blanc et on ne voit plus la boule mais elle est là, toujours là, blanche dans le blanc de la neige, petite dans la grande blancheur de la neige, ronde dans les flocons plats et hexagonaux de la neige qui ne sont pas ronds du tout contrairement à la boule qui est ronde à l'extrême. Dans le sable la petite boule blanche est visible si le sable est jaune ou beige mais invisible si le sable est blanc comme le sable de certaines plages du monde où le sable est si blanc qu'on n'y verrait pas une petite boule blanche posée dessus sans regarder très attentivement. Dans le noir absolu la petite boule blanche est invisible mais blanche encore, blanche dans le noir, blanche sans être vue, d'une blancheur secrète et solitaire.

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Page VI — Histoire

Il était une fois une petite boule blanche qui était petite et blanche et ronde et qui n'allait nulle part en particulier mais allait quand même quelque part car tout ce qui existe va quelque part même si ce quelque part n'est pas une destination choisie mais seulement un là où les choses finissent par aller quand elles vont quelque part sans avoir choisi d'y aller. La petite boule blanche allait donc quelque part et ce quelque part était quelque part à sa droite selon un observateur placé face à la petite boule blanche dans le sens de son mouvement ou à sa gauche selon un observateur placé derrière la petite boule blanche dans le sens contraire de son mouvement.

Un jour quelqu'un a trouvé la petite boule blanche. Ce quelqu'un ne cherchait pas une petite boule blanche. Ce quelqu'un cherchait autre chose, ses clés peut-être, ou un stylo, ou quelque chose d'autre qui n'est pas une petite boule blanche mais qui se cherche comme une petite boule blanche se trouverait si on la cherchait. Ce quelqu'un a trouvé la petite boule blanche au lieu de trouver ce qu'il cherchait et a été surpris de trouver une petite boule blanche au lieu de ce qu'il cherchait et a regardé la petite boule blanche avec des yeux qui disaient : d'où vient cette petite boule blanche et pourquoi est-elle là et qu'est-ce que je vais faire de cette petite boule blanche que je n'attendais pas ?

CHRONOLOGIE DE LA PETITE BOULE BLANCHE :

— Avant : inexistence. Pas de boule. Rien.
— Fabrication : quelque part, par quelqu'un, en quelque chose de blanc
— Transport : dans une boîte probablement avec d'autres petites boules
— Acquisition : par quelqu'un qui voulait des petites boules blanches
— Utilisation : dans un contexte précis aujourd'hui oublié
— Perte : sous quelque chose, dans quelque chose, quelque part
— Découverte : par surprise, par erreur, par hasard
— Maintenant : là. Petite. Blanche. Ronde. Là.

La petite boule blanche a une histoire mais personne ne la connaît entièrement et la petite boule blanche elle-même ne la connaît pas car elle n'a pas de mémoire la petite boule blanche, elle n'a pas de passé dans le sens où le passé serait quelque chose qu'elle se rappellerait, elle a seulement un passé dans le sens où il y a eu avant elle et des choses qui lui sont arrivées avant maintenant et ces choses lui ont peut-être laissé des marques sur sa blancheur si elle n'est pas parfaitement blanche ou si elle est un peu abîmée sur un côté ce qui reste possible.

Page VII — Inventaire

Combien de petites boules blanches existent dans le monde en ce moment précis où l'on parle de la petite boule blanche ? Beaucoup. Énormément. Un nombre considérable de petites boules blanches coexistent en ce moment sur la surface de la terre et sous la surface de la terre et peut-être au-dessus de la surface de la terre dans des endroits où les petites boules blanches peuvent exister au-dessus de la surface de la terre. Ce nombre est grand et incalculable sans les instruments nécessaires pour compter toutes les petites boules blanches et la volonté de les compter ce qui est une volonté que peu de gens ont.

billes de verre blanc dans un bocal de cuisine oublié PERLES D'IVOIRE SYNTHÉTIQUE SUR UN COLLIER DÉPAREILLÉ pilules rondes et blanches dans un flacon sans étiquette BOULETTES DE PAPIER CHIFFONNÉ ET BLANCHI boules de ouate dans une trousse de premiers secours GRAINS DE RIZ GONFLÉS À L'EAU RESSEMBLANT À DES BOULES boules de polystyrène dans un colis mal emballé BOULES DE NEIGE QUE PERSONNE N'A LANCÉES perles de rosée sur une toile d'araignée au matin LUNE PLEINE VUE DE LOIN ○

Toutes ces petites boules blanches sont différentes les unes des autres mais toutes sont petites et blanches et rondes et ce triptyque les unit dans une fraternité des petites boules blanches qui n'est pas officiellement reconnue mais qui existe dans les faits de la chose car les faits de la chose sont que toutes les petites boules blanches sont petites et blanches et rondes et que cette triple condition de petitesse et de blancheur et de rondeur fait d'elles une communauté liée par les attributs communs qui font qu'elles sont ce qu'elles sont c'est-à-dire petites et blanches et rondes.

La lune est une grande boule blanche. Ou grise. Ou les deux selon les jours et les lumières et les distances et l'humeur qu'on a ce soir-là en la regardant.

Si on mettait toutes les petites boules blanches du monde dans un seul endroit cet endroit serait plein de petites boules blanches et la blancheur de toutes ces petites boules réunies serait une grande blancheur collective faite de petites blancheurs individuelles et cette grande blancheur collective serait peut-être plus blanche que chaque petite blancheur individuelle ou peut-être pas, peut-être que blanc plus blanc donne le même blanc parce que blanc est blanc et qu'on ne peut pas faire plus blanc que blanc sauf en imaginant un blanc plus blanc que blanc ce qui est un blanc qu'on ne peut qu'imaginer.

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Page VIII — Anatomie

La petite boule blanche a une surface. Cette surface est courbe et fermée sur elle-même de sorte qu'on peut la parcourir en entier sans jamais atteindre un bord car elle n'a pas de bord la petite boule blanche, elle n'a pas de début ni de fin, elle est une surface sans bord qui tourne sur elle-même dans une continuité de surface blanche et ronde qui n'a ni début ni fin comme le dit la géométrie qui parle de surfaces fermées pour parler de ces surfaces qui n'ont pas de bord et la surface de la petite boule blanche est la surface fermée par excellence, la surface fermée de base, le modèle des surfaces fermées.

ANATOMIE DE LA PETITE BOULE BLANCHE :

— Centre : point géométrique, ni blanc ni rond car sans dimension
— Rayon : distance du centre à la surface, uniforme en tous sens
— Surface : lieu de la blancheur, lieu du contact, lieu de la visibilité
— Intérieur : plein ou creux, blanc ou pas blanc, mystère
— Extérieur : tout ce qui n'est pas la boule, immense par rapport
— Hémisphère nord : supérieur selon convention arbitraire
— Hémisphère sud : inférieur selon même convention
— Pôles : deux points, un nord, un sud, sans caractéristique propre
— Équateur : cercle imaginaire, ni plus blanc ni moins blanc

Si on coupait la petite boule blanche en deux on obtiendrait deux demi-petites-boules-blanches qui ne seraient plus des boules mais des choses qui ressemblent à des boules vues de dessus et des choses plates vues de dessous et ces deux demi-choses seraient blanches encore si la blancheur va jusqu'au centre ce qui est probable si la boule est faite d'une matière blanche en profondeur et non seulement en surface, mais si la blancheur est seulement en surface alors l'intérieur coupé ne serait pas blanc mais de la couleur de la matière intérieure qui pourrait être n'importe quelle couleur, grise, beige, translucide, ce qui serait une surprise pour ceux qui croyaient la petite boule blanche blanche jusqu'au cœur.

La petite boule blanche pèse quelque chose. Peu. Très peu. Presque rien. Elle pèse ce que pèse une petite boule blanche de sa taille et de sa matière et ce poids est un poids qui peut être senti dans la paume si on la pose dans la paume avec assez d'attention pour sentir le poids léger d'une petite chose petite et ronde et blanche dans le creux de la main qui est grande par rapport à la boule, grande et chaude et vivante par rapport à la boule qui est petite et froide et inerte, inerte mais lourde de sa propre inertion de petite boule blanche qui ne bouge que quand on la pousse.

Page IX — Délire

Boule boule boule boule blanche boule petite boule ronde boule blanche petite et ronde boule ronde petite et blanche blanche boule petite boule ronde boule boule la boule la petite la blanche la ronde petite boule blanche ronde petite boule blanche petite ronde boule la boule petite blanche ronde la ronde blanche petite boule boule blanche petite ronde boule ronde blanche petite boule petite ronde blanche boule blanche ronde petite boule. Boule. Boule. Boule. Boule encore. Toujours la boule. Toujours petite. Toujours blanche. Toujours là à être la boule qu'elle est depuis toujours dans sa boule-ité fondamentale et irréductible de boule petite et blanche et ronde.

blanc — — — rond — — — — — — petit — — rond — — blanc — — — — — petit petit — — — — — — blanc — — — — rond — — — — — — petit — — — — — — — — — blanc — — — — — — — — rond — — — petit — — — — — — — — — — — — — — — — blanc

La petite boule blanche ne sait pas qu'elle est blanche. La petite boule blanche ne sait pas qu'elle est petite. La petite boule blanche ne sait pas qu'elle est ronde. La petite boule blanche ne sait pas qu'elle est une boule. La petite boule blanche ne sait rien de rien et dans ce rien de rien elle est parfaitement blanche et parfaitement petite et parfaitement ronde et parfaitement boule. L'ignorance complète de la petite boule blanche concernant sa propre nature est peut-être la condition de sa perfection car si la petite boule blanche savait qu'elle est petite elle souffrirait peut-être de sa petitesse et cette souffrance la rendrait moins ronde ou moins blanche.

Blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc. Rond. Blanc.

Et si tout était une petite boule blanche ? Et si la table était une petite boule blanche aplatie par l'habitude ? Et si le ciel était une grande petite boule blanche élargie par le vent ? Et si les mots étaient des petites boules blanches qui roulent de la bouche à l'oreille en faisant un bruit de petites boules blanches qui roulent ? Et si la pensée était une petite boule blanche qui tourne dans le crâne en faisant des cercles de plus en plus petits jusqu'à s'arrêter au centre de tout dans le silence blanc d'une petite boule blanche immobile au centre de la tête qui pense à la petite boule blanche ?

blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc
blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc
blanc blanc blanc blanc BOULE blanc blanc blanc blanc blanc blanc
blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc
blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc blanc

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Page X — Disparition

La petite boule blanche finira par disparaître. Toutes les petites boules blanches finissent par disparaître, soit qu'on les perde, soit qu'on les casse, soit qu'elles s'usent et perdent leur blancheur ou leur rondeur ou leur petitesse, soit qu'elles fondent si elles sont faites d'une matière qui fond, soit qu'elles se dissolvent si elles sont faites d'une matière qui se dissout, soit qu'elles se transforment en autre chose comme tout finit par se transformer en autre chose dans le temps long des transformations des choses en d'autres choses.

Quand la petite boule blanche aura disparu il n'y aura plus de petite boule blanche là où il y avait une petite boule blanche et cet endroit sans petite boule blanche sera différent de l'endroit avec petite boule blanche non pas parce que l'endroit aura changé mais parce que la petite boule blanche ne sera plus là pour être petite et blanche et ronde à cet endroit. L'absence de la petite boule blanche sera la forme négative de sa présence, le creux de sa rondeur dans l'espace, la non-blancheur là où il y avait sa blancheur, la non-petitesse là où il y avait sa petitesse.

On se souviendra peut-être de la petite boule blanche. Ou on ne s'en souviendra pas. C'est difficile de prévoir si on se souvient d'une petite boule blanche après qu'elle a disparu. Cela dépend de l'importance qu'on lui accordait quand elle était là petite et blanche et ronde et de la nature de la relation qu'on avait avec elle, si on la regardait souvent ou rarement, si on la touchait ou pas, si on l'aimait ou si elle n'était pour nous que la petite boule blanche anonyme parmi d'autres petites boules blanches qui passent dans la vie sans laisser de trace blanche ni ronde ni petite.

Et pourtant elle aura été là. Petite. Blanche. Ronde. Là.

La matière de la petite boule blanche ne disparaîtra pas vraiment. La matière se transforme mais ne disparaît pas, dit la physique, et la matière de la petite boule blanche se transformera en autre chose mais restera matière, moins blanche peut-être, moins ronde, moins petite ou différemment petite, mais matière encore dans d'autres formes et d'autres couleurs et d'autres tailles qui ne seront plus la petite boule blanche mais qui auront été la petite boule blanche avant d'être autre chose. Il y a quelque chose de consolant dans cette idée que la petite boule blanche continue quelque part dans la matière du monde sous d'autres formes moins rondes et moins blanches mais toujours présentes dans la grande continuité de la matière qui est toujours là même quand elle n'est plus une petite boule blanche.

La petite boule blanche. La petite boule blanche. La petite boule blanche encore une fois dite, encore une fois ronde et blanche et petite dans la phrase qui la dit, encore une fois là dans les mots qui la font exister le temps d'être dits, petite boule blanche de mots blancs ronds et petits, boule de langue, boule de souffle, boule de sens qui roule de la bouche à l'oreille et disparaît dans l'air comme disparaît la petite boule blanche quand on ne la voit plus mais qu'on continue de savoir qu'elle était là petite et blanche et ronde et là comme toujours comme toujours comme toujours.

Fin de la verbigération — la boule demeure

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