L'Ethique Barbare

Le  Dégoût (nouvelle)

I -

 


Communiqué du Ministère de l'Intérieur — 14 mars Dans le cadre du renforcement des contrôles sanitaires aux frontières, le Ministre annonce la mise en place de protocoles renforcés de détection des pathogènes transmissibles par contact humain. « La protection de nos concitoyens contre les risques de contamination extérieure demeure une priorité absolue de ce gouvernement.


 

Il portait toujours un veston clean.

Pas par coquetterie - il s’en foutait -. Par stratégie. Il avait compris tôt que les gens regardaient les pompes et les fringues avant de regarder autre chose. Avant les yeux, avant la bouche, avant ce qu'on allait dire. Tu pouvais dire n’importe quelle connerie : le veston et les pompes. C'est ça qui décidaient si on t’écoutait ou si tu parlais dans le vide. Demande aux politiques. C'était une règle simple, universelle. Si tu l’a compris et que tu l’utilises pas : t’es con.

Ce soir-là, il rentrait du travail. Veston gris, pompes nickels malgré la pluie fine. Il s'en occupait le soir de ses pompes avec une brosse fine et un chiffon. Deux minutes, pas besoin de plus. Avec une brosse fine. Une habitude depuis tout le temps.

Il était assis dans le wagon et il regardait ses mains.

 

L'homme monta à Jaurès.

Un grand black. Cheveux crépus coupés très court, ras. Un costaud. Un fier. Probablement franc du collier - un mec que tu préfères avoir de ton côté. La cinquantaine, bleu de travail encore crade aux genoux. Il s'assit deux sièges plus loin, souffla fort par le nez, sortit un mouchoir en papier de sa poche de son bleu. Se moucha longuement. Un sérieux dans ses gestes. Un méticuleux. Un gars qui fait les choses jusqu'au bout. Il replia le mouchoir. Le posa sur le siège à côté de lui.

Et ferma les yeux.

 

Le wagon sentait le caoutchouc chaud et quelque chose d'aigre venu des sièges ou des gens ou des deux. On imaginait les litres de sueur qui avaient dû s’écouler, goutte après goutte, entre des milliers de raies du cul puis sommairement nettoyés par une serpillière pas propre lors des arrêts au dépôt. Les néons clignotèrent une fois. Une adolescente à l’air un peu demeurée, à l'autre bout, se balançait sur sa musique sans l'entendre. Un vieux dormait la bouche ouverte.

Il regardait le mouchoir.

Quelque chose se contracta dans sa poitrine — pas de la nausée, pas encore, quelque chose d'antérieur à la nausée. Une reconnaissance. Comme si une partie de lui avait déjà décidé avant que le reste soit au courant.

Il regarda ailleurs. La publicité au-dessus des sièges d'en face. Une femme souriante tenant un yaourt. Le vieux qui dormait la bouche ouverte, un filet de salive au coin des lèvres.

Il regarda à nouveau le mouchoir.

La géographie des tâches était visible même à cette distance. L'ocre, le gris, les zones translucides où le papier avait été saturé. Il pouvait voir exactement ce que c'était. Cette évidence ne le faisait pas reculer — elle l'ancrait au contraire, le clouait au siège avec une précision qu'il ne comprenait pas et ne cherchait pas à comprendre.

Il ne savait pas exactement depuis quand il faisait ce genre de chose — remarquer ces objets-là, dans ces espaces-là. Depuis un moment. Depuis le coton-tige, peut-être. Non — avant. Le coton-tige avait été une confirmation, pas un début. Depuis quelque chose avait commencé à changer dans sa façon de regarder le monde, ou peut-être dans sa façon de regarder ce qu'on lui avait appris à ne pas regarder. Des conneries. Il pensa un moment à Marie. Sa rédemption. Marie : un ange. Marie la pureté. Marie : qu'est-ce-que tu fous avec un mec comme moi? Me dis pas que tu t’es laissée berner par le truc du veston et des pompes. Sauve-toi Marie !

 

Le mec, le costaud, descendit à Stalingrad sans se retourner. Une odeur de sueur froide et de ciment était restée dans l'air après son passage — pas désagréable, dense, réelle.

Il resta quatre stations, immobile dans son veston. Les mains sur les genoux, les pompes immaculées malgré la pluie. Quelqu'un qui attendait son arrêt. Quelqu'un d'ordinaire et de convenable dans un wagon ordinaire.

Juste avant sa station, il se leva. Fit les six pas. Prit le mouchoir sans s'arrêter, le glissa dans la poche intérieure de son veston — contre sa poitrine, contre le tissu de sa chemise. Sous ses doigts une fraction de seconde, la texture du papier Kleenex, humide encore par endroits. Il y avait quelque chose d'obscène dans ce geste. Il le savait au moment même où il le faisait.

Il descendit. Personne ne le suivi.

Sur le quai il reboutonna son veston. Vérifia ses pompes du regard — propres, correctes, rien à signaler. Il y avait des gens autour de lui qui attendaient le prochain train, des gens qui rentraient chez eux, des gens ordinaires avec leurs affaires ordinaires de gens ordinaires. Des moutons… Oui, Marie, je sais je t'ai promis de plus penser comme ça. Marie la rédemption.

Personne ne le regardait.

Personne ne regardait jamais un homme en veston et chaussures propres. C'était là tout le secret.


 

Chez lui, il le posa sur la table basse.

S'assit sur le canapé et le regarda.

La lumière jaune éclairait le papier froissé, jaunâtre par endroits, translucide là où le papier avait été saturé puis séché. Une géographie de traces. Il pouvait distinguer sans effort ce que c'était, ce que ça contenait.

Il ne détourna pas les yeux.

Mais quelque chose en lui voulait le faire. Quelque chose d'ancien, d'automatique, qui tirait dans la direction opposée avec une constance tranquille — la même force qui fait baisser le regard devant la misère dans la rue, qui fait changer de trottoir, qui fait respirer par la bouche dans certains wagons. Cette force-là était là, présente, réelle. Il la sentait travailler.

Et en même temps.

Il ne pouvait pas quitter le mouchoir des yeux.

C'est un purain de mouchoir en papier. C'est de la morve séchée, mon gars… Tu es assis dans ton salon et tu regardes la morve séchée d'un inconnu - un black, comme si c'était quelque chose de rare.

Comme si c'était quelque chose. Oui. C'était précisément ça. Quelque chose qu'il ne savait pas nommer, quelque chose qui n'avait pas de nom dans le vocabulaire qu'on lui avait donné, quelque chose qui ressemblait à de la fascination et à du dégoût mélangés si intimement qu'il ne pouvait plus les distinguer — comme deux liquides de même couleur dans le même verre qu’on regardait s’entremêler.

Il alla boire un verre d'eau dans la cuisine. Le whisky lui manquait mais il avait promis à Marie. Petite pute tu me tiens vraiment par les couilles. L'eau du robinet, froide, métallique, le goût ordinaire de tous les jours depuis qu’il en buvait. Il s'appuya sur l'évier un moment, regarda par la fenêtre la cour intérieure, le béton, en bas un vélo attaché à un tuyau. Sa propre respiration lui parvenait un peu trop fort.

Il revint. Le mouchoir était toujours là.

Bien sûr qu'il était toujours là.

Il alluma une clope, l'éteignit après deux taffes. La fumée resta un moment dans l'air du salon. Il s'assit à nouveau. Ses mains posées sur ses genoux. Immobile mais quelque chose en lui tremblait — pas dans les mains, plus profond, quelque chose de central, comme un équilibre qu'on sent se déplacer lentement sans pouvoir le rattraper ni vouloir vraiment le rattraper.

La nuit entrait par la fenêtre sans qu'il l'ait vue venir. Le mouchoir sur la table basse dans le noir. Lui assis en face.

Putain…

 


 

II -

 


Dépêche AFP — 22 janvier Le Vatican publie ce jour une déclaration réaffirmant le caractère « sacré et inviolable » de l'Eucharistie face à ce qu'il nomme « les profanations croissantes du corps du Christ dans les sociétés sécularisées ». Le porte-parole du Saint-Siège rappelle que la communion sans état de grâce constitue « un sacrilège grave ». En France, 64% des catholiques pratiquants déclarent ressentir un « profond malaise » face à la déchristianisation progressive de l'espace public.


 

Son éditeur lui avait dit quelque chose comme — le sacré, le pur, la transgression, je ne sais pas, trouve quelque chose qui dérange. C'était il y a trois semaines. Ils étaient dans un café près de Bastille, son éditeur avait une façon de parler avec les mains qui donnait à tout ce qu'il disait l'apparence d'une évidence. Un beau parleur, mais fiable. Le premier bouquin avait bien marché — pas énormément, mais bien, suffisamment pour qu'on lui en demande un deuxième. Quelque chose de plus radical cette fois. qui disait. Le public est prêt. Toi aussi tu es prêt, non ?

Il avait dit : “sûr”. Il se rappelait même pas l’avoir écrit ce bouquin.

Rentré chez lui il s'était assis devant l'écran blanc pendant deux heures. Tic tic le curseur. Rien. Le genre de rien qui n'est pas du vide mais de l'obstruction — quelque chose de plein et d'immobile qui bloque le passage. Juste pour faire chier. Il avait fermé l'ordinateur. Pris un whisky - c’était avant la promesse. Regardé par la fenêtre la rue mouillée.

Le sacré. La pureté. La transgression.

Les mots tournaient sans s'accrocher à rien. Des conneries.

 


 

L'église était une église ordinaire du onzième arrondissement, pierre grise, odeur de pierre froide et de cire dès le porche. Il arriva avec dix minutes de retard. Veston, pompes impeccables. Il se glissa dans un banc du fond. La messe était déjà commencée. Une vingtaine de fidèles épars dans la nef, plutôt des vieux. Quelques rombières d'âge moyen, un gars seul sur le côté qui tenait son chapelet sans le regarder. Il n'était pas entré dans une église depuis l'enterrement de sa grand-mère. Douze piges.

L'odeur d'abord. Encens froid, cire, quelque chose de poussiéreux et de minéral qui venait des murs eux-mêmes, des siècles accumulés dans la pierre. Une odeur qui n'existait nulle part ailleurs, qui était immédiatement reconnaissable même après douze piges d'absence — une odeur de temps arrêté, de monde séparé du monde.

Il regarda le prêtre officier. Un vioque chenu. Des gestes précis, économes, répétés des milliers de fois. Un méticuleux. La blancheur du surplis sous la lumière des cierges. Il y avait quelque chose d'hypnotique dans cette précision — un gars qui s'était effacé derrière le rituel jusqu'à n'être plus que le rituel lui-même.

Le corps du Christ.

Il n'y croyait pas. N’y avait jamais cru. Mais il était là quand même, assis sur le bois dur du banc, les mains posées sur les genoux, à attendre quelque chose qu'il n'aurait pas su formuler.

Le sacré, le pur, la transgression, je ne sais pas, trouve. Tu parles. Quand vint le moment de la communion il se leva avec les autres. Automatiquement, sans réfléchir, comme si son corps avait décidé avant lui. Il fit la queue dans l'allée centrale. Devant lui une petite vieille en manteau beige avançait à pas lents, les mains jointes, la tête légèrement inclinée. Il sentait son propre cœur un peu trop présent dans sa poitrine.

T'as pas le droit. T'es pas baptisé. Il rigolait en dedans.

Le prêtre posa l'hostie sur sa langue.

Il retourna à sa place. S'agenouilla comme les autres pour donner le change. Ferma les yeux.

L'hostie se dissolvait lentement. Une texture d'abord — papier, coton, quelque chose entre les deux, qui collait légèrement au palais. Puis le goût. Ou plutôt l'absence de goût. Farine, eau, une neutralité presque parfaite, une blancheur gustative qui ne donnait rien, ne promettait rien, n'ouvrait rien.

C'était ça ?

Il attendit. Peut-être qu'il y avait autre chose, un arrière-goût, une sensation différée. Rien. La dissolution continuait, tranquille, insipide. Autour de lui les fidèles avaient les yeux fermés, les visages légèrement levés, une expression qu'il n'arrivait pas à tout à fait déchiffrer — paix, abandon, habitude, il ne savait pas.

Lui il avait sur la langue le goût de rien.

Le goût de rien du tout.

Il resta jusqu'à la fin de la messe. Sortit dans le froid gris de janvier, les mains dans les poches de son veston. S'arrêta sur le trottoir un moment. Les gens passaient, un bus, une vieille mob, l'odeur d'un kebab de l'autre côté de la rue — graisse chaude, épices, viande, quelque chose d'immédiatement vivant et réel qui lui parvint comme un contraste brutal.

Il resta là une minute à respirer ça.

Puis il rentra chez lui et s'assit devant l'écran blanc. Il ne cherchait plus le sacré.

Il cherchait autre chose. Il ne savait pas encore quoi exactement. Mais il savait que ça n'était pas blanc. Que ça n'était pas insipide. Que ça n'était pas propre.

Que ça n'était pas propre.

 


 

III -

 


*Tribune libre — Magazine Elle — 8 février « Le corps des femmes reste le terrain d'une bataille culturelle permanente. Ce que certains nomment "naturel" est souvent ce que la société a décidé de rendre invisible, de taire, d'euphémiser. Le sang menstruel demeure en 2024 l'un des derniers tabous absolus de nos sociétés prétendument libérées. Nous continuons de vendre des serviettes hygiéniques avec du liquide bleu dans les publicités. Comme si le rouge était encore insupportable à regarder.+


 

Marie avait ses règles depuis trois jours.

Il le savait sans qu'elle le dise — à la façon dont elle dormait, légèrement recroquevillée, une main à plat sur le ventre. À la boîte de paracétamol sur la table de nuit. À certains moments dans la journée où elle s'arrêtait une seconde, absente, traversée par quelque chose d'intérieur qu'il ne connaissait pas. Il n’avait jamais regardé une gonzesse comme il regardait Marie.

Ce soir-là elle s'endormit tôt.

Il resta éveillé à côté d'elle dans le noir, les yeux ouverts, à écouter sa respiration se régulariser, s'approfondir, devenir ce souffle lent et régulier du sommeil. Il attendit encore. Vingt minutes peut-être. Puis il se leva sans bruit.

La salle de bain.

La lumière au-dessus du lavabo. Discret. La petite poubelle blanche était là, à côté des toilettes, sous le lavabo. Il s'accroupit. Souleva le couvercle.

T’es con, fais pas ça.

Il le fit quand même.

Le tampon était enveloppé dans du papier toilette, soigneusement, la façon dont Marie faisait toujours les choses — nette, discrète, comme si elle s'excusait d'exister biologiquement. Il défit le papier doucement. Légèrement rougit. Ses mains ne tremblaient pas. Il nota cette absence de tremblement avec quelque chose qui ressemblait à de la surprise.

Il tint le tampon entre ses doigts.

Blanc à une extrémité, avec une petite ficelle. L'autre, rouge sombre — brun, presque noir aux endroits les plus denses, rouge sombre ailleurs, une cartographie de quelques heures du corps de Marie. Il regarda ce truc longtemps. Un peu trop. La lumière au-dessus du lavabo clignotait légèrement.

T’es en train de tenir le tampon de ta gonzesse dans tes mains à deux plombes du mat.

Oui.

Il l’approcha lentement de son nez. Ferma les yeux d'abord — non, il les rouvrit. Il voulait regarder. Il voulait que ses yeux et son nez fassent ça ensemble, sans dissociation, sans la lâcheté du noir.

L'odeur arriva.

Cuivre d'abord — métallique, nette, presque propre dans sa précision chimique. Puis dessous quelque chose de plus chaud, de plus complexe, une odeur de fond qui n'était pas désagréable mais qui était absolument intime, absolument privée, le genre d'odeur qu'on ne perçoit que dans l'espace le plus rapproché lorsque l’on fait l’amour. Une odeur de vie intérieure. De quelque chose qui n'était pas fait pour sortir mais qui était sorti quand même, naturellement, irrémédiablement.

Quelque chose se déplaça dans sa poitrine. Putain.

Pas du dégoût. Ou pas seulement. Quelque chose de plus trouble, de plus mélangé — une proximité vertigineuse, comme si cette odeur le rapprochait de Marie d'une façon que ni la conversation ni le désir ni aucune des formes connues de l'intimité n'avaient jamais réussi à faire. Comme si là était quelque chose de réel, de non négocié, de non présenté. Le corps de Marie sans Marie dedans pour le contrôler. Il resta accroupi un long moment. Nom de dieu.

Puis il enroula soigneusement le papier toilette de nouveau. Replaça le tampon. Referma le couvercle de la poubelle.

Dans le miroir au-dessus du lavabo. Son visage. Lumière faible. Un visage ordinaire, un peu fatigué avec des yeux qui ne disaient rien de particulier.

Il se lava les mains longuement. L'eau chaude, le savon, la mousse blanche — le geste automatique, le geste d'après. Mais il ne savait pas exactement de quoi il se lavait puisqu'il n'avait touché que du papier et du coton. Machinal.

Il éteignit la lumière.

Retourna s’allonger à côté de Marie. Elle respirait toujours du même souffle lent et régulier. Il la toucha des yeux dans le noir. L’odeur de cuivre encore quelque part dans sa mémoire immédiate, cette odeur qui ne ressemblait à rien d'autre et qui ne le quitterait pas. Les yeux ouverts, il ne s’endormit pas avant longtemps.

 


 

IV -

 


Communiqué de presse — Laboratoires Sanivir — 15 février « Dans un contexte de recrudescence des infections bactériennes en milieu urbain, Sanivir lance sa nouvelle gamme de gels antibactériens "PurZone" — protection 99,9% garantie contre les germes du quotidien. Parce que votre environnement vous appartient. Parce que votre corps vous appartient. Restez pur, restez vous-même.


 

La salle de bain le matin.

Marie était sous la douche, il entendait l'eau courir derrière la porte fermée, sa voix qui fredonnait quelque chose d'indistinct. Il était debout devant le miroir embué, le visage encore froissé de sommeil. Le verre en plastique transparent était là, à droite du robinet, là où il était toujours — deux brosses à dents au garde-à-vous et les cotons-tiges d’hier abandonnés là sur le bord du lavabo.

Il en prit un.

Le tint entre le pouce et l'index, le fit tourner légèrement. Le coton à l'extrémité portait une trace — jaune pâle, presque beige, une accumulation minuscule et précise. Le cérumen de Marie. Il connaissait ses gestes du matin, elle faisait ça rapidement, machinalement, debout devant le miroir après la douche, toujours. Puis elle se maquillerait. L'eau de la douche continuait de couler.

Repose-le.

Il ne le reposa pas.

Il ouvrit la bouche.

Et là tout changea subitement.

Le coton contre la langue — sec, légèrement rugueux, une résistance minuscule et précise. Puis le goût arriva. Pas timidement, pas progressivement — il arriva d'un coup, comme une porte qu'on ouvre sur quelque chose d'inattendu. Une légère amertume d'abord, quelque chose de cireux et de chaud, puis dessous — dessous il y avait autre chose, quelque chose qui n'avait pas de nom dans aucune langue qu'il connaissait, quelque chose d'absolument singulier et d'absolument familier en même temps. Dingue.

Il ferma les yeux.

Il avait six ans et il était dans la cuisine de sa vieille, une cuisine qui sentait le bois et la graisse chaude et quelque chose de doucement rance qui était l'odeur du temps accumulé dans les murs. Il avait six ans et il regardait ses mains — des mains d'enfant, petites, les ongles légèrement noirs de terre parce qu'il avait joué dehors — et sa vieille qui les prenait dans les siennes sans rien dire et les portait à ses lèvres. Ce baiser sur ses mains sales. Cette acceptation absolue, sans condition, sans dégoût.

Il avait six ans et il comprenait pour la première fois peut-être que quelqu'un pouvait l’aimer jusqu'à la saleté.

Puis un flash. Autre chose — une après-midi d'été, très ancienne, la rivière derrière la maison de vacances, l'odeur de vase et d'eau verte, sa bouche qui plongeait en riant dans l'eau trouble sans réfléchir, le goût de boue et de minéral et de vie microscopique sur sa langue, et cette joie — cette joie absolument pure, absolument corporelle, qui n'avait rien à voir avec le propre ou le sale parce que ces mots-là n'existaient pas encore vraiment, parce qu'il n'avait pas encore appris à avoir peur de sa propre bouche dans le monde.

Qu'est-ce que tu fais bordel.

La question arriva froide, tranchante, comme une lumière allumée brutalement. Il était debout dans la salle de bain de son appartement du onzième arrondissement avec le coton-tige de Marie dans la bouche et il avait trente-quatre balais et il ne savait pas s'il était en train de devenir jobard ou en train de devenir autre chose, quelque chose sans nom encore, quelque chose qui n'avait pas de case dans le vocabulaire qu'on lui avait donné pour classer le monde.

C'est le coton-tige de quelqu'un d'autre. C'est de la cire d'oreille. Tu as mis dans ta bouche la cire d'oreille de ta compagne.

Dingue.

Et en même temps — en même temps il y avait ce voyage, ces images, sa vieille, la rivière, cette joie d'avant les interdits, d'avant l'apprentissage du dégoût, d'avant le moment où quelqu'un lui avait appris qu'il y avait des choses propres et des choses sales et que les choses sales n'entraient pas dans sa bouche. Qui lui avait appris ça. Quand exactement. Pourquoi il avait cru que c'était une vérité ?

La douche s'arrêta.

Il retira le coton-tige, le reposa sur le lavabo exactement où il était. Se rinça la bouche rapidement — l'eau froide, neutre, qui emportait le goût sans emporter ce que le goût avait ouvert.

Marie sortit dans un nuage de vapeur tiède. Shampooing, savon, cette odeur propre et familière de Marie du matin depuis deux ans. Elle prit un coton-tige sans le regarder, machinalement, commença à se nettoyer les oreilles devant le miroir, les yeux mi-clos, ce geste quotidien et distrait.

Il la regarda.

Quelque chose s'était déplacé dans sa poitrine — pas légèrement, profondément, comme un meuble lourd qu'on aurait bougé et qui laisse une marque claire sur le sol. Il la regarda et il voyait tout à la fois — Marie qui fredonnait sous la douche, Marie qui dormait recroquevillée une main sur le ventre, Marie dont le corps continuait de vivre la nuit pendant qu'elle dormait, Marie dont les oreilles produisaient de la cire et dont le sang avait une odeur de cuivre dans le noir d'une salle de bain.

Marie entière. Marie sans la distance du propre. Je l’adore cette petite pute.

Il l'aimait plus qu'avant. C'était aussi simple et aussi vertigineux que ça.

Il posa la main une seconde sur son épaule en passant, légèrement, et dit sans s'arrêter —

Tu sais, j'aime tout de toi ma belle.

Pas mon genre. Elle rit doucement dans le miroir, le coton-tige encore à l'oreille.

Même quand je ronfle ?

Il ne répondit pas. Il était déjà dans le couloir.

 


 

V-

 


Déclaration du Ministre de la Santé — 3 mars « Face à la multiplication des cas de gale et de teigne dans les transports en commun, le gouvernement lance une campagne nationale de sensibilisation à l'hygiène corporelle. Nous rappelons à nos concitoyens l'importance du lavage des mains, de la distance physique dans les espaces confinés, et de signaler tout comportement susceptible de constituer un risque sanitaire pour autrui. La propreté est une responsabilité collective.


 

Il faisait chaud à mourir dans le wagon ce matin-là.

Pas la chaleur de l'été — celle de mars, brutale et mal réglée, celle d'un printemps humide qui bataillait dehors. La populace debout se tenait aux barres, manteaux ouverts, visages fermés. L'odeur du wagon était dense, superposée — café froid dans un gobelet en carton quelque part, caoutchouc chaud, une fragrance sucrée et chimique de déodorant bon marché aussi.

Il était debout, la main sur la barre, veston-pompes impeccables. Inutilement alerte. Affûté.

C'est alors qu'elle monta, à République.

La cinquantaine, petite, un tablier replié sous le bras — femme de ménage ou cuisinière, quelque chose dans la façon dont elle portait ses affaires, économiquement, sans espace perdu. Elle se glissa dans le wagon déjà plein, se saisit de la barre juste devant lui. Leurs bras à quelques centimètres l'un de l'autre.

Il ne la remarqua pas tout de suite.

Ce fut l'odeur qui arriva en premier. Nom de dieu !

Franche, directe, sans excuse. Un rouleau compresseur d’odeur de corps qui avait travaillé, peut-être toute la nuit, une sueur ancienne mélangée à une sueur fraîche. Les deux couches distinctes et pourtant confondues. Quelque chose d'animal. Et de profondément humain à la fois. Quelque chose que les publicités pour déodorant passaient leur temps à promettre d'effacer, de neutraliser, de remplacer par du musc synthétique et de la lavande industrielle.

Son premier instinct fut de battre en retraite.

Le mouvement automatique, la survie, le réflexe appris. Créer de la distance. Respirer par la bouche. Attendre la prochaine station, que les portes s'ouvrent pour faire le plein d’oxygène. Il connaissait ce réflexe. Il l'avait fait des centaines de fois sans y penser, sans se demander ce qu'il faisait. Ce qu'il refusait. Automate bien programmé à ne plus sentir son prochain.

Il ne se bougea pas. Et il inspira.

À fond.

Et l'odeur arriva vraiment cette fois. Sans filtre, sans distance. Imposante. Avec dedans quelque chose de complexe qu'il n'avait pas perçu au premier contact. Sous la sueur il y avait autre chose — une note chaude et légèrement terreuse, quelque chose qui évoquait vaguement le pain, la farine, un fond presque doux qui contredisait le casus-belli de surface. Il y avait dedans des heures de travail, des gestes répétés, un corps qui avait servi toute la nuit sans se plaindre. Quelque-chose de tendre aussi et de dédié.

Tu renifles une rombière dans le métro au retour du turbin. Qu'est-ce qui t’arrive putain.

Ouais.

Une femme qui trime des heures pour gagner sa croûte et celle des siens. Une autre piétaille dans le grand combat de la survie populaire.

Il y avait là quelque chose d'indécent. Indécent et en même temps — en même temps il pensait à l'hostie, à son insipidité parfaite, à cette blancheur sans fond. Il pensait au coton-tige, au voyage, à sa grand-mère. Il pensait à la façon dont on lui avait appris à ne pas sentir, à ne pas goûter, à maintenir entre lui et le monde une distance hygiénique et polie qui s'appelait civilisation. Les gens.

Et dont il se protégeait. Veston, pompes-impeccables.

La femme ne bougeait pas. Regardait droit devant elle, absente, épuisée sûrement.

Il pensa — sans le vouloir, sans l'avoir cherché — à tout ce qu'elle avait probablement traversé cette nuit, pendant que lui pionçait. Les heures interminables à astiquer peut-être des couloirs d'immeubles, de bureaux ou de restaurant. Les gestes du travail invisible éclairés au néon. Le retour dans la fraîcheur des rues vides à cinq plombes du mat. Son corps qui avait tout porté. En silence.

Et lui qui avait failli s'éloigner. Dégoût.

Le wagon ralentit. Elle descendit à Oberkampf sans se retourner, emportant avec elle son odeur vaillante, ses heures, son tablier replié sous le bras. La porte se referma.

Il resta debout, la main sur la barre encore tiède de la barre métallique. Putain.

Dans l'air du wagon il restait quelque chose — très peu, presque rien, une trace. Il inclina légèrement la tête. Ferma les yeux une seconde.

Inspira.

 


 

VI -

 


Rapport d'inspection sanitaire — Direction Départementale de la Protection des Populations — 11 mars « Suite au contrôle effectué dans l'établissement de restauration rapide sis au 34 rue de la Roquette, Paris 11e, il a été constaté plusieurs manquements aux normes d'hygiène en vigueur. Notamment : présence de matières organiques non identifiées dans les canalisations d'évacuation des eaux usées, absence de protocole de nettoyage conforme, et accumulation de résidus dans les zones de préparation. L'établissement dispose de 48 heures pour se mettre en conformité sous peine de fermeture administrative.


 

Il travaillait depuis trois semaines comme plongeur dans un restaurant du onzième.

Pas par nécessité absolue — par quelque chose d'autre, quelque chose qu'il n'aurait pas su nommer clairement. Plus un instinct. Une envie de descendre peut-être. D’incarner autre chose que le personnage cynique qui l’avait protégé jusqu’ici. Il avait troqué un moment son veston et ses pompes impeccables. Marie n'avait pas vraiment compris et elle le regardait parfois avec une expression incrédule et résignée. La même expression qu'elle avait quand il suivait ses pas et rentrait tard sans explication.

Le travail était simple et crevant. Les assiettes, les casseroles, l'eau brûlante en continu, les mains rougies qui finissaient par ne plus sentir grand-chose. Il y avait quelque chose de méditatif là-dedans qu'il n'avait pas anticipé — l'absence de pensée possible, le corps seul qui faisait, qui portait, qui frottait.

Ce soir-là il était resté après la fermeture pour nettoyer les clims, les sols et les évacuations.

Le boss était parti. Il restait seul dans la cuisine, les néons blancs au-dessus. Odeur lourde et stratifiée de la journée — graisse, viande, légumes bouillis, quelque chose de légèrement aigre qui venait des murs eux-mêmes, absorbé dans le carrelage au fil des années. À la fin du service, il termina par le bac en inox sous l'évier. Et dessous, la bouche d'évacuation. Là, cercle sombre. Une grille métallique partiellement obstruée par des résidus. Gris, brun, des matières compactes et indistinctes qui étaient les résidus de tout ce qui était passé par là depuis des mois.

Il enfila les gants en caoutchouc.

Puis les retira.

Il resta un moment à regarder sa main nue au-dessus de la bouche d'évacuation. Le néon bourdonnait légèrement. Ambiance. Dehors un scooter passa dans la rue, le bruit décrut, disparut. Le silence de la cuisine vide était différent du silence du jour — plus profond, plus honnête d'une certaine façon, comme si la cuisine devenait enfin elle-même une fois les gens partis.

T’es con, ne fais pas ça.

Il plongea la main.

Le contact arriva d'un coup — froid, visqueux, une texture qui n'était pas une texture mais plusieurs textures simultanées, fibreuses par endroits, molles par endroits, granuleuses ailleurs. Quelque chose céda légèrement sous ses doigts comme de la terre gorgée d'eau. L'odeur monta immédiatement — forte, organique, une odeur de fond, de profondeur, de tout ce que les corps humains avaient laissé passer par là sans y penser, sans savoir que ça s'accumulait quelque part dans le noir.

Il ne retira pas la main.

Il y avait dans ce contact quelque chose d'absolument interdit et absolument réel à la fois. Ses doigts exploraient sans qu'il leur en donne vraiment l'ordre — la grille métallique, les bords du conduit, cette matière accumulée qui était le résidu anonyme de centaines de repas, de centaines de mains lavées, de crachats , de cheveux, de poils, de centaines de bouts de corps qui étaient restés dans cette cuisine sans laisser de nom, seulement cette trace-là, cette matière sans identité et pourtant profondément humaine. Organique.

Des centaines de personnes. Tous passés par là. Tous réduits à ça. Nous. Il pensa à l'hostie. À sa blancheur parfaite, à son insipidité sacrée. Il pensa au soin avec lequel on construisait la pureté — les protocoles, les inspections sanitaires, les 48 heures pour se mettre en conformité. Il pensa à tout ce travail considérable que les sociétés dépensaient à maintenir invisible ce qui était là, simplement là, dans le noir des canalisations, dans la vérité des corps.

Ses doigts touchèrent quelque chose de plus dur au fond — la grille, un résidu compact, il ne savait pas. Il s'arrêta là.

Retira la main lentement.

La regarda. Luisante, sombre par endroits, cette matière indéfinissable sur les doigts et entre les doigts. Puante. Il la regarda longuement sous le néon blanc comme on regarde quelque chose qu'on vient de trouver et qu'on ne sait pas encore comment nommer.

Puis il la leva lentement vers son visage.

L'odeur encore — profonde, terreuse, vivante d'une façon que rien de propre n'était jamais vivant. Puis il effleura ses lèvres du bout des doigts. Juste les lèvres. Le contact — froid encore, légèrement âcre, une amertume lointaine et complexe, quelque chose de minéral et d'organique mélangés que sa bouche ne reconnut pas et ne rejeta pas. Il resta immobile une longue seconde. Dingue.

Quelque chose en lui attendait le dégoût. Le vrai dégoût, celui qui retourne l'estomac, celui qui fait reculer. Il attendit.

Ce qui vint à la place ressemblait à du vertige.

Pas de la nausée — du vertige. La sensation physique de se tenir au bord de quelque chose de haut et de regarder en bas sans tomber. Une clarté étrange, presque froide, comme si une couche de quelque chose s'était décollée et était tombée silencieusement sur le carrelage de cette cuisine vide.

Il se lava les mains longuement. L'eau chaude, le savon industriel orange, il frotta méthodiquement, les espaces entre les doigts, les ongles. Il remit la grille en place. Rangea le bac. Éteignit les néons. Sortit dans la rue.

L'air froid sur le visage. Le bruit de la ville. Ses odeurs de nuit — gaz d'échappement, restaurant encore ouvert plus loin, une odeur de pluie récente sur le bitume. Il marcha sans destination précise, les mains dans les poches, et il avait sur les lèvres, encore très loin, presque disparu, quelque chose qui n'avait pas de nom. quelque chose qui ressemblait à une vérité.

 


 

VII -


Déclaration du Rassemblement National — 14 mars « L'immigration massive constitue une menace sanitaire, culturelle et identitaire pour notre nation. Les flux migratoires incontrôlés introduisent sur notre territoire des pathogènes contre lesquels nos populations n'ont aucune immunité. Protéger la France, c'est protéger ses frontières. Protéger ses frontières, c'est protéger ses corps. La pureté de notre identité nationale n'est pas une métaphore — c'est une réalité biologique.


 

Il faisait nuit quand il rentra.

Le mouchoir était toujours sur la table basse.

Il avait passé la journée dehors — longtemps dans les rues, à marcher sans direction, comme il faisait de plus en plus souvent depuis quelques semaines. Marie était chez sa sœur pour le week-end. L'appartement était silencieux, cette qualité de silence particulière aux espaces habituellement habités à deux et soudainement vides — un silence qui avait la forme de quelqu'un d'absent.

Il posa ses clés. Rangea son veston et ses pompes qu’il nettoierait plus tard avec une brosse fine et un chiffon

Il s'assit sur le canapé.

Le mouchoir était là bien sûr qui l’attendait. Exactement comme il l'avait laissé — froissé, légèrement déplié, la géographie de ses tâches visible même dans la lumière faible. Il n'avait pas allumé la barre de spot du plafond, seulement la petite lampe dans le coin, une lumière jaune et basse qui donnait à la pièce quelque chose d'indécis, ni plus le jour ni encore la nuit, un espace suspendu entre deux états.

Il regarda le mouchoir longtemps.

Il pensa à l'homme dans le métro — la façon dont il s'était levé sans se retourner, les mains marquées de quelque chose de sombre sous les ongles, l'odeur de ciment et de sueur froide restée dans l'air après son passage. Un homme dont il ne saurait jamais le nom, jamais l'histoire, jamais rien d'autre que cette présence partagée de quelques minutes dans un wagon presque vide et ce mouchoir oublié ou abandonné sur le plastique orange du siège.

Ou peut-être pas oublié. Peut-être laissé.

Il écarta cette pensée.

Tu vas le faire.

Pas une question. Une constatation, froide et tranquille, comme un diagnostic qu'on s'énonce à soi-même dans le silence d'une salle d'attente. Tu vas le faire, putain. Il le savait depuis le métro, depuis le moment où ses doigts l'avaient effleuré, depuis qu'il l'avait posé sur cette table et s'était assis en face comme on s'assoit en face de quelque chose qu'on n'est pas encore prêt à regarder en face mais qu'on regarde quand même.

Il pensa à l'hostie — le goût de rien, la blancheur insipide, la déception propre. Merde.

Il pensa au coton-tige — le voyage, sa vieille, la rivière, la joie d'avant les interdits.

Il pensa à la cuisine, à sa main dans le noir des canalisations, au vertige qui avait remplacé le dégoût attendu.

Chaque fois il avait attendu la frontière. Chaque fois la frontière s'était déplacée.

Jusqu'où.

Il ne savait pas. C'était peut-être ça le plus vertigineux — ne plus savoir où était la limite parce que chaque limite franchie révélait qu'elle n'avait jamais été là où on lui avait dit qu'elle était. Qu'elle avait été posée là par quelqu'un d'autre, à un moment qu'il n'avait pas choisi, pour des raisons qu'on ne lui avait pas demandé de valider. Dressé.

Il tendit la main.

Prit le mouchoir du bout des doigts — la texture du papier froissé et séché, les fibres qui cédaient légèrement sous la pression, plus lourd qu'un mouchoir propre sans qu'on sache exactement pourquoi, comme si ce qu'il avait absorbé lui avait donné du poids, de la densité, une présence.

Il le porta à sa bouche. Bordel.

L'odeur arriva en premier — sel, quelque chose de minéral et d'organique, une odeur humaine sans équivoque, sans détour, l'odeur forte d'un corps inconnu qui avait souffert peut-être du froid, peut-être de la fatigue, qui s'était mouché dans ce wagon sans penser à autre chose qu'à se moucher.

Un homme ordinaire. Un corps ordinaire. Un geste ordinaire. C'est le corps d'un inconnu dans ta bouche.

Il ferma les yeux.

Et mâcha lentement.

Le papier se défit en couches sur sa langue — d'abord la résistance sèche des fibres, puis leur dissolution progressive, une texture qui changeait à chaque seconde, qui passait du solide au mou, du rugueux au lisse. Le goût arriva par vagues. Sel d'abord, franc et immédiat. Puis quelque chose de plus profond, de plus complexe — âcre et chaud à la fois, une saveur qui n'existait dans aucune mémoire gustative qu'il possédait, qui n'avait pas de case, pas de mot, pas de référence dans tout ce qu'on lui avait appris à mettre en bouche.

Il attendit le dégoût.

Il vint — oui, il vint, une vague froide quelque part dans l'estomac, une protestation ancienne et automatique du corps qui reconnaissait la transgression et voulait reculer, voulait expulser, voulait rétablir la frontière.

Mais sous cette vague il y avait autre chose.

Il y avait un homme de cinquante piges aux mains abîmées qui avait traversé la nuit pour aller travailler quelque part dans cette ville. Il y avait des milliers de kilomètres peut-être, une autre langue peut-être, une autre odeur de cuisine dans l'enfance, un autre ciel au-dessus d'une autre ville. Ou peut-être juste né à deux pas, empaqueté dès sa naissance dans tout un tas de préjugés. Des conneries. Il y avait tout ça — condensé, réduit, distillé dans cette chose minuscule et méprisable que les théories du dégoût et les discours sur la pureté nationale désignaient comme une souillure ultime.

Il avala.

Resta immobile dans la lumière jaune de la lampe. Bordel.

Quelque chose s'était passé. Il ne savait pas encore comment le nommer et il n'était pas sûr de vouloir le nommer. Les mots étaient peut-être la mauvaise façon d'approcher ça — les mots classaient, les mots ordonnaient, les mots remettaient les choses à leur place. Or il venait précisément de faire quelque chose qui refusait d'être à sa place.

Il posa les mains à plat sur ses genoux.

Dehors la ville continuait — un klaxon lointain, une sirène qui s'éloignait, le bruit sourd et constant de tout ce qui vivait sans se demander si c'était propre de vivre.

Il resta là longtemps.

Sans bouger.

Sans se laver les mains.

 


 

VIII.

 


Editorial — Le Figaro Magazine — 21 mars « La France profonde résiste. Pendant que les élites parisiennes célèbrent le métissage comme horizon indépassable de notre civilisation, des millions de Français ordinaires continuent de vivre selon des valeurs d'enracinement, de travail, de transmission. La terre ne ment pas. Elle nourrit ceux qui la respectent et rejette ceux qui l'ignorent. Il est temps de renouer avec ce que nous sommes vraiment — un peuple ancré, charnel, authentique. »


 

Il quitta Paris un mardi matin.

Pas de façon dramatique. Pas de lettre, pas d'explication élaborée. Il dit à Marie qu'il avait besoin de se casser quelque temps, que ce n'était pas elle, que c'était autre chose qu'il ne savait pas encore nommer. Elle le regarda un long moment sans rien dire, cette façon qu'elle avait de regarder qui contenait tout ce qu'elle ne disait pas. Puis elle hocha la tête.

Reviens quand tu es prêt.

Il prit un sac. Quelques vêtements. Son veston, ses pompes impeccables. Rien d'autre.

Il quitta la ville vers le sud et marcha dès sa sortie du train. Longtemps.

Pas le sud de carte postale — pas la Provence, pas la lumière dorée des magazines. Un sud un peu plus naze, ordinaire et un peu oublié, des routes départementales bordées de platanes, des villages aux troquets fermés le midi, des champs de colza à perte de vue sous un ciel blanc. Il dormit la première nuit dans un abri de bus enroulé dans son veston, la deuxième dans une grange dont la porte n'était pas fermée à clé, la troisième chez un homme de soixante-dix ans rencontré dans un bar-tabac qui lui avait demandé où il allait et qui n'avait pas semblé surpris par la réponse — je ne sais pas encore.

La marche faisait quelque chose à son corps qu'il n'avait pas anticipé. Les premières plombes il pensait encore — à Marie, à l'appart, au mouchoir, à l'éditeur qui avait laissé deux messages auxquels il n'avait pas répondu. Puis progressivement les pensées se raréfiaient, remplacée par autre chose — la sensation du sol sous les pieds, les variations imperceptibles du relief, la façon dont l'air changeait de texture selon qu'on longeait un champ labouré ou une haie ou un bois. Ses pompes impeccables commençaient à souffrir sérieusement.

Il recommençait à sentir.

Pas comme dans le métro, pas comme dans la cuisine — différemment. Plus lentement, plus largement. L'odeur de la terre retournée après la pluie, quelque chose de profond et de végétal qui n'avait rien à voir avec ce que les bougies parfumées essayaient d'imiter. L'odeur du fumier sur les champs — franche, massive, sans excuse — qui au premier contact faisait reculer et qu'après quelques minutes on ne percevait plus comme une agression mais comme une information, comme quelque chose qui disait simplement voilà ce que c'est, voilà comment ça fonctionne, voilà ce que ça prend pour que le pain existe.

Il s'arrêta dans un village dont il ne nota pas le nom.

Il y avait une ferme en bordure — vaches laitières, quelques cochons, une odeur qui imprégnait l'air à la ronde dans toutes les directions. Un homme d'une quarantaine d'années réparait une clôture près de la route. Ils échangèrent quelques mots. L'homme s'appelait René, il avait repris la ferme de son père, il n'avait pas l'air particulièrement heureux ou malheureux de ça — il avait l'air d'être là, simplement, avec la solidité tranquille de quelqu'un dont les pieds touchent le sol depuis toujours.

Il demanda s'il pouvait rester quelques jours.

René le regarda un moment. Son veston poussiéreux de la marche devait le faire ressembler à un clodo. T'as déjà travaillé dans une ferme ?

Non.

Ça fait rien. Y'a toujours quelque chose à faire.

Les premiers jours il nettoya les étables. René lui avait prêté un bleu et des bottes en caoutchouc.

Le travail était physique, répétitif, sans ambiguïté — la pelle, la brouette, l'odeur omniprésente qui cessait d'être une odeur au bout d'un moment pour devenir simplement l'air, simplement ce dans quoi on respirait et on bougeait. Son corps apprenait quelque chose que sa tête n'avait pas à valider. Ses mains dans la paille souillée, ses bottes dans la boue des enclos — il ne pensait pas à ce qu'il faisait, il le faisait, et cette absence de pensée était différente de l'absence de pensée de la plonge, plus large, plus ouverte, comme si l'espace extérieur permettait quelque chose que l'espace confiné de la cuisine ne permettait pas.

Les cochons l'intriguaient.

Il y en avait six dans un enclos au fond de la cour — des bêtes massives et tranquilles, roses et grises, qui le regardaient de leurs petits yeux sans expression apparente quand il passait près d'eux. Il y avait trois petits aussi. Il y avait quelque chose dans leur façon d'occuper l'espace — complètement, sans retenue, sans la tension permanente des animaux qui craignent. Ils s'allongeaient dans la boue avec une satisfaction évidente, se retournaient lentement, poussaient des grognements qui n'étaient ni plainte ni joie mais quelque chose entre les deux.

Un soir après le travail il s'assit sur la barrière de l'enclos et les regarda longtemps.

René passa derrière lui. Tu les aimes bien.

Ce n'était pas une question.

Je les comprends pas encore, dit-il.

René fit quelque chose qui ressemblait à un sourire. Personne les comprend. C'est pour ça qu'on leur a inventé le dégoût.

Il ne sut pas si René avait voulu dire quelque chose de précis par là ou si c'était simplement sa façon de parler à René. Il n'avait pas l'air du genre à construire des phrases pour leur sens philosophique. Mais la phrase resta.

C'est pour ça qu'on leur a inventé le dégoût.

Le quatrième jour il entra dans l'enclos.

René n'était pas là — parti en ville pour des courses, la ferme silencieuse dans l'après-midi gris. Il ouvrit simplement le loquet et entra. Les cochons levèrent la tête, le regardèrent, puis se désintéressèrent de lui avec cette tranquillité absolue qu'ils avaient pour tout.

Il s'accroupit d'abord. Laissa l'un d'eux approcher — le plus grand, une bête de peut-être cent cinquante kilos qui avança vers lui sans hésitation et renifla sa main avec un groin humide et chaud, une curiosité simple et directe, sans calcul.

Le contact du groin dans sa paume — froid, humide, la peau épaisse et rugueuse autour des narines, un souffle chaud et régulier.

Il ne bougea pas.

Puis progressivement, sans réfléchir, sans décider — il s'agenouilla. La boue froide traversa immédiatement le tissu de son bleu. Il la sentit contre ses genoux, froide et dense, cette boue particulière des enclos à cochons mélangée de paille et d'autre chose, une matière qui était le résidu vivant de ces corps-là, de ces existences-là.

Il posa les deux mains dedans.

L'odeur était totale ici, dedans — plus de distance, plus de filtre. Une odeur animale et terreuse et fermentée qui n'était pas belle et ne cherchait pas à l'être, qui existait simplement avec la même indifférence tranquille que les cochons eux-mêmes.

T'es con, mais qu'est-ce que tu fais.

La question arriva mais elle arrivait de loin maintenant, de très loin, comme une voix depuis une autre pièce dans une maison dont il aurait fermé toutes les portes. Il la laissa arriver et repartir.

Il s'allongea.

Pas d'un coup — progressivement, les coudes d'abord, puis les avant-bras, puis les épaules, puis le dos, jusqu'à ce qu'il soit allongé sur le dos dans la boue de l'enclos, le ciel gris au-dessus de lui, les cochons qui continuaient de vaquer autour de lui avec leur indifférence bienveillante, l'un d'eux qui passa près de sa tête en grognant doucement. Les trois petits qui étaient trop contents d’avoir un nouveau compagnon de jeu à leur hauteur et l’entourèrent.

La boue sous lui était froide et dense et présente de partout — dans son dos, dans ses cheveux, le long de ses bras. Elle avait un poids, une texture, une réalité physique absolue qui n'avait rien de métaphorique, rien de symbolique, qui était simplement là, simplement réelle. Il regarda le ciel le corps fouillé par les petits groins qui se bousculaient en pagaille.

Quelque chose se défit dans sa poitrine — pas brutalement, pas comme une rupture, plutôt comme un nœud qu'on défait lentement, fil après fil, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien que l'absence du nœud. Une légèreté qui n'était pas de la joie mais qui ressemblait à ce qui vient après qu'on a longtemps porté quelque chose de lourd et qu'on le pose enfin.

Il pensa à l'hostie. Au goût de rien.

Il pensa au coton-tige et à sa grand-mère et à la rivière et à la joie d'avant.

Il pensa au mouchoir, au sel, à cet homme dont il ne saurait jamais le nom.

Il pensa à Marie — reviens quand tu es prêt.

Le gros mâle vint renifler son visage. Il ne bougea pas. Le groin froid sur sa joue, le souffle chaud, cette curiosité simple et sans jugement. Gronk.

Il rit.

Un rire qui venait de loin, de quelque chose de vieux en lui, de quelque chose qui avait attendu longtemps dans le noir. Pas un rire de folie — un rire d'enfant. Le rire de quelqu'un qui vient de comprendre quelque chose de simple que les adultes s'arrangent toujours pour compliquer. Il resta allongé dans la boue encore un long moment à se chamailler avec les petits.

Le ciel gris au-dessus.

Les cochons autour.

L'odeur totale et sans excuse du monde tel qu'il était.

 


 

IX -

 


Le Monde — Entretien avec le Ministre de l'Intérieur — 28 mars « Le décret du 24 mars est clair et ne souffre aucune ambiguïté. Les rassemblements autour du chantier de la retenue hydraulique de Sainte-Colombe sont désormais interdits. Quant aux travailleurs saisonniers en situation irrégulière interpellés sur les exploitations adjacentes, leur reconduite à la frontière est en cours d'exécution. La France ne peut pas accueillir ceux qui violent ses lois. Sur la question du maintien de l'ordre, je serai très direct — les forces de sécurité ont reçu des instructions fermes. Toute opposition physique au chantier, toute tentative de blocage, sera traitée avec la rigueur que la situation exige. Nous ne négocions pas avec ceux qui prennent la terre en otage. »


 

Il marchait depuis l'aube.

La route départementale était droite et bordée de platanes, leurs troncs peints en blanc à la base, une blancheur périodique et régulière dans la lumière grise du matin. Ses pieds connaissaient maintenant ce rythme — pas rapide, pas lent, un rythme de fond qui pouvait durer des heures sans que le corps proteste. Il avait appris ça sur les routes du sud, dans les semaines après la ferme de René qui lui avait filé un bonne paires de grolles. Le corps sait marcher. Il suffit de le laisser faire. Son sac était léger. Il avait appris ça aussi. Ciao le veston.

Il avait écrit à Marie trois semaines plus tôt — une lettre courte, à la main, sur le papier à carreaux d'un carnet acheté dans un bureau de tabac. Il lui avait dit qu'il allait bien, que ce n'était pas un mensonge, que quelque chose s'était passé qu'il ne savait pas encore comment expliquer mais qu'il essaierait quand il rentrerait. Je rentrerai quand je serai prêt. Je crois que je commence à savoir ce que ça veut dire.

Elle n'avait pas répondu. Ou peut-être qu'elle avait répondu et que la lettre le cherchait encore quelque part sur des routes sans adresse fixe.

Il pensait à René parfois en marchant.

C'est pour ça qu'on leur a inventé le dégoût. René qui n'avait probablement pas voulu dire grand-chose, René qui réparait des clôtures et qui se levait avant l'aube et dont les mains ressemblaient aux mains de l'homme dans le métro — marquées, abîmées, réelles. René qui lui avait serré la main le matin du départ sans faire de discours, qui avait dit seulement — fais attention à toi sur les routes — et qui était retourné vers ses bêtes.

Il pensait aux travailleurs dont il avait lu le nom dans un article partagé sur un téléphone par quelqu'un rencontré dans un café — des hommes venus du Maroc, de Tunisie, du Mali, qui travaillaient les terres de la Vienne et du Poitou depuis des années, certains depuis des décennies, qui connaissaient chaque champ, chaque saison, chaque caprice du sol. Reconduits à des frontières qui n’étaient plus les leurs pendant que les machines continuaient de creuser la terre pour des retenues d’eau, des méga-bassines.

Il pensait au mouchoir.

Au sel. À ce goût sans nom.

À tout ce qu'on lui avait appris à trouver repoussant et qui s'était révélé, chaque fois, être simplement réel. Simplement vivant. Simplement là.

Vers midi il s'arrêta au bord de la route.

Mangea ce qu'il avait — du pain, un morceau de fromage, une pomme. S'assit dans l'herbe du talus, le petit sac entre les jambes. La campagne autour de lui était silencieuse de cette façon particulière qui n'est pas l'absence de son mais la présence de sons différents — un oiseau quelque part, le vent dans les platanes, très loin le bruit sourd et lancinant d'un tracteur.

Il n'avait pas peur.

Ce n'était pas du courage — il ne se racontait pas d'histoire là-dessus. C'était autre chose, quelque chose de plus simple et de plus profond que le courage. Une absence. L'absence de cette distance qu'il avait maintenue toute sa vie entre lui et le monde, cette distance hygiénique et polie qu'on appelle civilisation et qui est peut-être simplement de la peur habillée proprement. Avec un veston.

Il se leva.

Reprit son sac. Reprit la route.

Sainte-Colombe était encore à deux jours de marche selon ce qu'on lui avait dit. Il y aurait là-bas d'autres gens — il ne savait pas combien, il ne savait pas qui, des gens qui avaient décidé eux aussi de mettre leur corps quelque part, de le poser entre une machine et une terre, entre un décret et une réalité.

Il n'avait pas de pancarte. Pas de slogan. Pas de discours préparé. Il y serait bordel.

Il avait ses pieds sur la route et ses mains et ce qu'il savait maintenant de ce que les mains peuvent toucher sans se perdre, de ce que la bouche peut contenir sans se souiller, de ce que le corps peut apprendre quand on cesse de lui avoir peur.

La route était droite devant lui.

Les platanes de chaque côté, leurs troncs blancs périodiques dans la lumière — une blancheur qui n'était plus la blancheur de l'hostie, plus la blancheur insipide de ce qui se croit pur. Juste de la chaux sur du bois. Juste des arbres sur une route.

Il marcha.

 

FIN

 


 

Postface

Ce que vous venez de lire parle de dégoût. Pas du dégoût comme sentiment passager, comme grimace ou nausée. Du dégoût comme système. Comme politique.

Le psychologue Paul Rozin a montré que le dégoût est le seul mécanisme émotionnel humain qui s'étend au-delà de sa fonction biologique originelle — protéger le corps contre la contamination réelle — pour s'appliquer à des catégories entières d'êtres humains. Le même circuit neuronal qui nous fait reculer devant la charogne nous fait reculer devant le corps de l'étranger, du pauvre, de celui que la société a désigné comme impur. Ce n'est pas un accident. C'est une fonction sociale.

L'anthropologue Mary Douglas l'avait compris avant lui : la souillure n'est pas une propriété des substances. C'est une propriété des classifications. Est sale ce qui est à la mauvaise place selon l'ordre social en vigueur. Maintenir la pureté, c'est maintenir l'ordre. Le dégoût en est le gardien affectif — immédiat, pré-réflexif, impossible à contredire par l'argument seul parce qu'il parle au corps avant de parler à la raison.

Jonathan Haidt, lui, a établi empiriquement ce que cela implique politiquement : la sensibilité au dégoût est l'un des prédicteurs les plus robustes du conservatisme. Plus qu'à la peur, plus qu'à l'autorité, c'est au dégoût que se corrèle le plus fortement la fermeture à l'autre, la rigidité classificatoire, le besoin de frontières nettes entre le pur et l'impur — entre nous et eux.

Et Jim Sidanius, bien qu'il n’ait pas travaillé spécialement sur le dégoût, a montré que cette hiérarchie sociale n'est pas binaire. Elle est graduée, stratifiée, superposée aux hiérarchies raciales et de classe. L'immigré blanc est moins impur que l'immigré maghrébin, qui est moins impur que l'immigré subsaharien — selon une échelle jamais énoncée comme telle mais parfaitement lisible dans les réactions viscérales, dans les discours sanitaires, dans les décrets d'expulsion.

Le personnage de ce livre ne lit pas ces théories. Il ne les connaît pas. Il fait quelque chose de plus radical — il les traverse physiquement, par le corps, dans le sens inverse de la hiérarchie dominante. De l'hostie insipide au sommet jusqu'à la boue de l'enclos en bas. De la pureté institutionnelle morte jusqu'au vivant sans filtre. Chaque expérience défait une couche de ce qu'on lui a appris à trouver repoussant. Chaque ingestion est une dés-évidence.

Il ne devient pas un philosophe. Il ne rédige pas de manifeste. Il marche simplement vers Sainte-Colombe, les mains libres, sans pancarte, sans slogan — avec dans le corps quelque chose que l'argument n'aurait pas pu lui donner.

La certitude, viscérale et irrévocable, que le dégoût qu'on lui a appris n'était pas une vérité.

C'était une consigne.

 


The human knew what it wanted. The machine had the perfect words for it. They married and produced this stuff. Imprimatur is human. Neither had the meaning — that part is yours.


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