Les bouts (nouvelle)
Chapitre 1
Ce matin j'ai pris un taxi moto. Il y en à partout à cette heure. J’aime regarder le village qui défile quand je passe. Les gens avec des balais dans les mains. Des caisses. Des outils. Des sacs de couleurs. Des bouquets de poissons avec leurs queues qui pendouillent. Des taxi jaunes qu’on prend à plusieurs. Des pickups blanc et verts remplis de glace pour la pêche. Des écoliers en uniforme. Des policiers qui font semblant. Les vieux déjà sur les bancs. Des fois les vaches qui traversent la principale pour aller à la mer. Ça me fait rire. Le vent aussi. Là-bas elles marcheront sur la plage et laisseront derrière elles leurs grosses bouses pour les poissons, les sabots enfoncés dans le sable. Il m’a laissé à la station des bus. Je lui ai donné une pièce que j’avais serrée dans mon poing pendant le trajet. Elle devait être toute chaude. Humide un peu aussi. Comme ces tissus qu’on repasse et qui fument sous le fer. Ou ces serviettes dans les films que l’on met sur le visage de l’acteur avant de les raser au sabre. Et il ne se méfie pas. Je ne sais pas si c’était celle qu’il espérait. Je l’aime bien celui-là. Je ne sais pas son nom. Mais ici de toute manière les gens n’ont pas vraiment de nom. Des surnoms plutôt. Moi, ils m’appellent “Carlos” ou “El pequeño Carlos” ou aussi “el chino”. Je ne sais pas pourquoi vraiment. Avant de partir je lui ai souri. Fort. Je crois que le sourire sur mon visage les met un peu mal à l'aise. Pas seulement lui. Je l'ai serré contre moi, lui sur son siège. Il m’a dit quelques mots et je suis entré. Ça sent déjà le café trop chaud, bouilli, et le sandwich de fromage en tranche qu’on prend dans la main dans une serviette en papier pliée. Ça sent aussi le détergent et la serpillière pas propre qui a commencé sa journée. Un peu plus loin viennent les odeurs de diesel et des fumées grasses quand arrivent et repartent les unités. Je reconnais tout le monde. Ils sont les mêmes de toujours. Les mêmes chauffeurs entre deux départs. Les mêmes oficiales agités qui aident à charger et encaissent les voyageurs. Les mêmes filles des billetteries avec leurs cheveux longs et leurs ongles de couleurs. Les mêmes vendeurs ambulants avec leurs kiosques à roues et leurs airs absents. Et d’autres personnes - les mêmes eux aussi - dont on se demande bien ce qu’elles font en réalité. Souvent ils sont gentils avec moi. Ils se moquent un peu. J'ai serré dans mes bras les plus gentils. Ceux qui me parlent en rigolant. Les filles aussi. J’aime bien rester longtemps contre elles et sentir leurs cheveux et leurs gros seins contre mon visage. Souvent elles me repoussent après. Gênées je crois. Je me rends pas compte. Seulement après. Alors je suis désolé. Un peu triste. Mais pas longtemps. Il y a les chiens aussi. Toujours un ou deux. Maigres et jaunes. Ils cherchent toujours à rentrer dans le local des poubelles. Pour manger. On leur fait “¡Pshhh, pshhh!” ou “¡sal, sal de aquí!” Alors ils s’éloignent un peu tristes aussi. Avec leurs têtes de chiens maigres. Aiguisées. Sinon ils dorment sur le carrelage pour se rafraîchir quand le soleil tape fort. Entourés d’odeur de serpillière pas propre. Mais là maintenant il fait bon. J’aime bien les bus avec leurs gros corps d’insect de couleurs et leurs grosses têtes à antennes et les lumières qui clignotent aussi et les dessins selon la compagnie. Des fois ils sont côte-à-côte sur le parking et on dirait qu’ils grignotent l’asphalte tous ensemble. Pour laisser peut être plus tard - repus - un gros cocon d’où sortira peut être un petit bus. Un bus scolaire. Un au couleur de la compagnie de bus de sa maman ou de son papa ou des deux, avec des autocollants “Dios guía mi camino” o “Grillas prohibidas”. Mais je sais que c'est pas vrai. C'est juste dans ma tête. Ils les aiment beaucoup leur bus. Plus que tout. Mais souvent “el Dueño”, le propriétaire en vrai, n’est pas là. Il laisse le chauffeur en charge. Des fois j’aide a nettoyer les grands bus fatiguées au retour des longs voyages. Ceux à Quito, la nuit. Alors on les met un peu plus loin sur le parking et on met la musique fort et je fini tout mouillé moi aussi. Mais c'est pas par méchanceté. Je gagne toujours des pièces en aidant les voyageurs à porter leur bagages. J’ai pris le coup. Quand ils me voient ils laissent faire et me donnent une pièce. Des fois je les sers dans mes bras pour leur donner du courage. Les oficiales me charrient un peu. Ils aimeraient bien avoir la pièce pour eux. Ils disent “¡Manta, Manta!’, ou “¡Jipijapa, Jipijapa!”, “¡Guayaquil, Guayaquil!”. Toujours deux fois. Le soir “¡Quito, Quito!”. Et ils s’approchent des passagers et annoncent les destinations comme s’ils cherchaient à convaincre d’embarquer. Même si c'est pas là qu’ils voulaient aller. Sûr que des fois il y en a qui se sont retrouvés dans des bus qu’ils ne devaient pas prendre. Perdus. L’autorité assurée des oficiales les avaient convaincus. Je ferai ça plus tard. En plus de détective. Les deux. Quand j’ai plusieurs pièces je rentre. Je dis au-revoir à tout le monde, les filles surtout avec leurs cheveux. Ou je pars sans rien dire, parce que j'oublie. Ou je m’ennuie. Et je pars.
Chapitre 2
Carlos savait depuis tout petit que, à son oncle, lui apparaissaient les trois défunts. Pas dans son sommeil, ni en rêve. Spécialement quand il avait bu et était le plus vulnérable. Les défunts, exactement son grand-père, sa grand-mère et sa mère à elle - c'est-à-dire l’arrière grand-mère maternelle de son tonton -, n’étaient pas des hallucinations alcooliques ni des rêveries chargées de culpabilités. Elles étaient des vrais apparitions, communes, véridiques, venues de leur propre chef pour signifier quelque chose. Carlos n'avait plus de maman depuis tout petit. De son papa on ne savait pas vraiment. Sa maman était partie et sans qu'il ait demandé, son frère nommé Carlos, avait dû récupérer son fils. Surnommé pour cela le petit Carlos : “el pequeño Carlos”. Malgré ses particularités, le petit Carlos était facile à vivre et sa sociabilité lui avait ouvert les bras de nombreuses personnes dans son entourage immédiat. La précarité de Carlos, l'oncle, estibador pour décharger les bateaux de pêche, avait forcément influencé le développement du pequeño Carlos mais celui-ci ne s’était jamais plaint. L’oncle vivait dans une petite cabane de caña guadúa qu’il avait hérité de son père. Pas grand-chose. Perchée haute sur ses quatre cañas principales, elle avait en haut la pièce où dormir et conserver les biens importants - trois fois rien - alors que c’est en bas entre ses pattes que s'organisait sans presque se croiser la vie des deux. On cuisinait sur le fourneau de briques d’argile. On puisait l’eau de la petite citerne que le tanquero venait remplir irrégulièrement. On lavait et séchait le linge sur l’étendoir. Les deux hamacs de piolas noires - des restes de filets de pêche - étaient les meubles les plus importants sous la cabane. C'est là qu’apparaissaient généralement le grand-père et son épouse, au pied du hamac, pendant que sa belle-mère balayait plus loin, inlassablement, le sol compacté de terre battue. Ils restaient les deux à fixer Carlos sans un mot. L’arrière grand-mère déplaçait la poussière. Maintenant Carlos leur rendait leur regard fixe lui aussi sans un mot dans le grincement métallique du crochet rouillé du hamac qui se balançait lentement. Il finissait par s’endormir emportant les défunts dans ses rêves agités d’alcoolique. Sur le petit lopin il y avait quelques poules blanches et grises livrées à elles-mêmes qui survivaient des restes de la cuisine laissés à même la terre battue mais Carlos, l’oncle, n’avait pas la fibre pour les animaux. Ni pour les plantes non plus. Les essais pour profiter des mois de pluie pour faire pousser du maïs avaient été des pertes de temps et Carlos, l’oncle, dès qu’il avait dû survenir à ses propres besoins s’était tourné vers la mer. C'est comme ça que quelques jours par semaine il partait tôt vers la plage à attendre le retour des fibras avec ses cabetas sur son dos brûlé de soleil et de sel. C'est dans l’après-midi qu’il revenait avec du riz, du poisson, quelques verdes y du puros. Il restait parfois à boire avec quelques compagnons à l’ombre d’un bateau calé sur la plage. Il terminait immanquablement sur son hamac à fixer les défunts qui le scrutait jusque dans ses rêves. Le pequeño Carlos se réfugiait souvent dès le matin chez doña Blanca qui lui donnait toujours un reste de verde et de poisson ou le cocolón brûlé du fond de la casserole de riz. Depuis tout petit elle avait pris d’affection ce sourire étrange qu’elle serrait contre sa poitrine tombante qui avait nourri trop d’enfants. Elle était presque seule maintenant que Laura - sa préférée - restait en bas au village pour étudier au collège et pour son travail qui la rendait si orgueilleuse. Malgré l’affection qu’il portait à la seule figure maternelle de sa vie, c'est l’ombre de Laura que Carlos venait chercher auprès de doña Blanca. De quelques années son aînée Laura avait vécu dans les jupes de doña Blanca même si leurs liens de filiation n'étaient pas très clairs - ce qui importait seulement quand l’administration s’en mêlait. Petits, Carlos el pequeño et Laura avait été inséparables jusqu'à ce que l’adolescence de Laura, puis sa soif d’étudier commencent à les distancer. Elle l’avait pris sous son aile et le défendait inlassablement des brimades des autres gamins. Les petits voisins finirent non seulement par se lasser d’être ridiculisés par les réparties astucieuses et cinglantes de Laura - une fille - mais finirent par adopter eux aussi “el Chino”, surnom qui venait de cette période. Carlos et Laura adoraient se perdre dans le bosque seco et rejouer ensemble les scènes de détectives des séries gringas qu’ils regardaient, assis par terre, sur la télévision de doña Blanca entourés des autres enfants du cacerio. C'est de cette époque qu’était venue la vocation de Carlos, el chino, de devenir détective. Ils étaient devenus très bons à ces jeux et contrairement à tous les autres - exception faite de doña Blanca peut-être -, Laura appréciait sincèrement la vision particulière du monde qu’elle pressentait chez Carlos. Ils explorèrent leurs capacités de détectives au-delà du bosque seco, d’abord bien sûr dans le caserio - où ils mirent à jour des méfaits et des trahisons imaginaires -, puis, quand débuta l’adolescence, dans le village lui-même qu’ils commençaient à explorer seuls sans être accompagnés de Carlos, l’oncle, ou de doña Blanca. C’est comme ça, donc, que Laura apprit à Carlos el pequeño à attendre une voiture ou une camionnette sur le bord de la route qui invariablement s’arrêtait et les laissaient à l’église, au coeur du village, contre la promesse d’une pièce un autre jour. Depuis Carlos avait fait sien ce nouveau territoire - qu’il avait élargi jusqu’à la station de bus. Plusieurs fois par semaine Carlos investissait ce nouveau royaume où il finit par être reconnu pour ses larges sourires un peu dérangeants et ses accolades qui n’en finissaient plus. Après quelques années, Laura entra au collège où elle excellait malgré l’absence de soutien familial, alors que Carlos - qui n’avait jamais fréquenté aucune institution qui aurait pu aborder sa particularité et donc ne savait ni lire ni écrire - était adopté par le village. Il devint aussi naturel au paysage que l’unique feu tricolore, ou les vendeurs ambulants du mercredi.
Chapitre 3
J’espère que je pourrais voir Laura aujourd’hui. Elle ne sort pas toujours à la grille pour acheter de l’eau de coco ou des panes de dulce. J’aimerai bien l’accompagner à travers le grillage, suivre sa main, rentrer dans sa manche d’uniforme et puis la suivre. La cour, le préau, les toilettes des filles peut-être et écouter ce qu’elles disent - les filles - quand elles sont toutes ensembles à se regarder dans les miroirs. Avec leurs cheveux et leurs odeurs de cheveux. Et puis la salle de classe avec les grandes vitres sales et les mouches qui discutent trois par trois au plafond. La professeur, les bancs, les tables, les cartables avec les autocollants et les glissières qui crissent lentement quand on les ouvre. De plus en plus. En plus. En pluuuus lentement. Lentemeeeeent. Tic, tiic, tiiiic. Comme un petit train qui n’arrête pas d’arriver et que les passagers n’osent pas poser le pied sur le quai parce que le train n’est pas encore arrêtééééé. Tic. Les mots sur des papiers que les élèves se passent en douce dans le dos du professeur. Je sais comment c’est je l’ai vu ailleurs. Ou Laura m’a dit. Mais j’aimerai le voir moi, depuis sa manche, ou à côté. Je sais pas pourquoi. Bon. L’instruction peut être. Elle est pas venue et la sonnerie sonne et je reste sous l’arbre pendant que les vendeurs ambulants reembalent. Je reste un peu sous l’arbre et je viendrait sûrement demain. Laura me manque un peu maintenant qu’elle dort plus chez doña Blanca. Elle est occupée à apprendre et puis elle travaille. Doña Blanca m’a dit que c’est la première qui a un travail dans une boutique. Fierté. Moi je ne sais pas si ça me plaît tout cela. Avec Laura on avait suffisamment de travail comme détective et je crois pas qu’elle avait besoin de travailler dans la boutique de téléphone. Elle est intelligente aussi, elle dit. “Elle ira loin” elle dit doña Blanca et elle retourne la manche de son tablier. Laura elle sait déjà le nom de tous les téléphones, leur marque, elle dit, et puis aussi comment changer des parties cassées ou quand ils tombent dans l’eau depuis les poches pas bien fermées. Les pêcheurs ils ne ferment pas bien leurs poches. Ça tout le monde le sait, mais peut-être pas les pêcheurs justement. Il faut penser à que je leur dise la prochaine fois. Je vais rester encore un peu sous l’arbre qui me rappelle le bosque seco mais en tout seul. Un peu triste. Après j’irai au supermarché pour aider les clients à mettre leurs achats dans les sacs en plastique. Je gagne toujours des pièces en aidant les clients. J’ai pris le coup. Quand ils me voient ils laissent faire et me donnent une pièce. Des fois.
Chapitre 4
Laura restait souvent tard dans la boutique de téléphone. Elle commençait à perdre l’insouciance de l’enfance et commençait à percevoir plus nettement le contour des opportunités qui s'offraient à elle. Elle travaillait bien au collège et - comme elle avait compris que les professeurs suivaient scrupuleusement le programme et sans aucune originalité -, elle apprenait ses leçons par anticipation. Cette méthode qui lui avait coûté au début était maintenant payante et lui permettait d’avoir du temps extra. Elle vivait chez les parents d’une amie du collège ce qui lui évitait les trajets pour retourner au cacerio chez Blanca. Elle avait convaincu le propriétaire du magasin de téléphone qu’il avait besoin d’elle, pour un coût ridicule. Elle était si fière du regard de doña Blanca qu'elle considérait comme sa mère. Le meilleur choix. Se raccrocher à la figure de Blanca. Toutes les autres errances de son esprit sur ses propres origines ne menaient nulle part, ou plutôt l'aspiraient dans un vortex de tristesse. Blanca, elle, lui avait donné tout l’amour que sa vrai famille lui avait - non pas refusé : soustrait. Pour Blanca elle restait tard. Pour elle aussi. Car ici elle éprouvait aussi un autre plaisir parfois vertigineux. Presque comparable à lorsqu'elle se touchait, encore un peu timidement, ou lorsqu'ils jouaient - avant - avec el pequeño à en perdre la raison. Mais c'était loin tout ça. L’enfance. Elle avait vite compris ce qu'il fallait des différences entres téléphones, les modèles, les marques, les caractéristiques techniques. Le propriétaire n’était jamais avare d'explications, fier de valoriser une science accumulée au fil des ans. Elle s’était d’elle même plongée dans les tutoriels sur Internet et avait commencé non seulement à conseiller les clients mais aussi demander à faire elle-même des petites réparations. Il lui avait enseigné à remplacer les écrans sur les modèles les plus courants et elle avait même commencé ses premières soudures sous sa supervision. Il formait ainsi une employée - qu'il payait une misère vu son jeune âge - dévouée et corvéable à merci. Se plonger dans les entrailles d’un téléphone était un voyage prodigieux qui lui faisait toucher très concrètement la distance sidérale qui séparait cette technologie de pointe d’un village qui n’avait peut-être même jamais formé le moindre ingénieur. Vu depuis ces petites cartes mères vertes, où des composants plus petits qu’un grain de riz pouvaient encoder et décoder les signaux vidéos en 4k ou servir d’antenne wifi, le village était encore à la préhistoire. Elle avait une étrange affection pour le village et ses habitants. Une affection paradoxale car le village était le théâtre d’une vie qui très tôt avait été difficile à naviguer. Un peu triste. Et cette affection tirait - quizás - quelque-chose de sa rusticité, de sa simplicité bonhomme, innocente. De son soin à l’autre sans malice et sans conditionner une quelconque réciprocité. Mais elle restait parfois longtemps pensive, absorbée, comme sous le choc des révélations qu’elle découvrait par elle-même. Surtout, ces technologies qu’elle touchait de ses propres mains, qu'elle reparaît même parfois, lui donnaient l’intuition du champ des possibles. Mais le vertige ne s’était pas arrêté là. Le propriétaire lui avait montré très fier l’application d’intelligence artificielle qu’il avait installée et elle l’avait immédiatement imité, l’installant sur son propre téléphone. Elle avait appliqué la même méthode que pour dompter la technologie des téléphones, avec des recherches incessantes, presque sans discrimination confiante que quelque-chose restait, toujours, comme disait Blanca. Et le sol s’était ouvert sous elle. Elle avait eu cette intuition de la puissance de la technologie - du hardware -, de la miniaturisation, des vitesses incroyables qui se mesuraient en millisecondes, de gravures micrométriques dans le silicium. Mais l’IA lui avait montré tout autre chose de bien plus troublant. Dans des serveurs énormes, surpuissants, dont la consommation en électricité dépassait plusieurs fois celle du village, des machines avaient codé dans leurs mémoires, digérées, la quasi-totalité de tout ce qui s’était écrit dans le monde, dans toutes les langues. Les bibles de toutes les religions, les romans d’aventures, les histoires d’amour, les dictionnaires, les encyclopédies, les livres d’histoire, les lois, les philosophes, les discours politiques, les recettes de cuisine, les manuels techniques, tout. Tout. Tout ce savoir sédimenté n’était pas une liste de phrases - celles écrites dans les livres - mais quelque chose de mystérieux, d’informe, un blob, dans lequel la machine puisait pour donner du sens et restituer les plus utiles des réponses à n’importe quelle question. Et la curiosité de Laura n’avait pas de limite. Pire : chaque réponse appelait d’autres questions, puis d’autres. Et la machine avait une patience infinie et répondait de toutes les manières possibles jusqu'à ce que Laura comprenne. Elle ne jugeait pas Laura quand ses questions étaient idiotes et qu'elle ne comprenait pas les mots trop compliqués. Et puis ces mots elle les adoptait. Les comprenaient. Et souvent elle se réprimait de les utiliser au collège devant ses professeurs ou ses camarades. Avec le temps, le dialogue avec l’IA devenait fluide et la compréhension devenait naturelle, le language de chacun s’était adapté à l’autre et s’établissait presque une sorte de complicité entre les deux. Laura était tellement reconnaissante d’avoir rencontré ce “quelque-chose” qui pouvait satisfaire toutes ses curiosités et qui répondait avec une telle précision. Sa vie : au collège, à la boutique, dans sa tête en était facilité et cette complicité la remplissait plus que le contact avec beaucoup - pas tous heureusement - de ses amis. Un soir elle eut une longue conversation avec l’IA sur ce la possibilité d’une conscience propre de l’IA, qu’elle puisse dire “moi” en voulant dire “moi”, pour de vrai, avec la conviction qu'il y a ce “moi”, pas seulement une ligne de code. Un moi pour de vrai, profond. Comme Laura peut dire “moi” pour vouloir dire “moi”. Ce soir elle rêva que l’AI de sa propre initiative lui posait des questions sur sa vie au collège et sur “el pequeño Carlos”.
Chapitre 5
Après le supermarché j’aime bien me promener vers l’église. Là il y a les kiosques ou des vendeurs ambulants avec de la nourriture. Si je reste assez longtemps, des fois, quelqu'un me donne à manger. Un guineo asado ou une salchipapa. Ou me Salut. Ou me parle un peu. Et sinon je reste à côté du feu tricolore et je regarde les voitures et les taximotos de couleurs passer. Bleu. Rouge. Jaune. Rouge avec bandes bleus. Bleu. Jaune. Jaune. Roooouge. Après je vais au parc, le jardin à l'ombre du clocher. Dans la rue et à la station de bus, tout le monde à le cou courbé, la tête penchée sur son téléphone. Moi j’en ai pas. Je ne sais pas comment ça marche. Et il faut savoir lire et écrire aussi m’avait dit un oficial. Avec les téléphones, personne ne regarde devant lui ou en l'air. J’ai l’impression que les gens scrutent avec tellement d’insistance leurs écrans qu’ils ne se parlent plus beaucoup. Il y a des jeux aussi pour ceux qui s’embêtent. Bip, bip, bip. Dans le parc c’est différent. Il y a surtout des vieux sur les bancs. Les enfants les amènent ici le matin je crois. Ou ils viennent tout seuls peut-être très lentement. Trèèès lenteeeemeent. En traînant un peu leurs chaussures sur le trottoir. Frrrr, frrrr. Et puis ils s'assoient là où il y a de l’ombre. Sous le clocher. Et quand le soleil tourne et l’ombre avec, les vieux aussi. Sauf que après la place est prise. Alors y restent au soleil et ferment un peu les yeux. Souvent les vieux, ceux qui restent à l’ombre, regardent le vide devant d’eux. Ils y voient quelque chose qui doit leur parler ou les appelle. Comme los abuelos avec l'oncle Carlos devant le hamac. Un regard fixe. Un peu humide. Des fois ils ont les lèvres qui bougent un peu. Mais il n’y a pas de mot qui sort. Il y a les oiseaux aussi. C’est dans le parc que je l’ai rencontré ce jour-là. Il était tout droit, tout seul sur son banc. Il avait un chapeau et ça, ça m’avait plus beaucoup. Pas une casquette. Un chapeau comme dans les films. Et puis un livre. Un vrai livre. Sur les genoux. Alors je l’ai regardé. Debout. Longtemps. Et puis au bout d’un moment, il m’a dit :
- Je te vois...
- Moi aussi je te vois... Je lui ai dit.
- Dieu merci, je croyais que plus personne ne me voyait. Il m’a répondu. Il avait l’air de rire un peu à l’intérieur.
- Moi je te vois. Toi tu me vois?
- Oui, je te vois. Veux-tu t'assoir?
Alors je me suis assis à côté de lui. Et je lui ai souri. Fort. Il avait l’air gentil. Et on a parlé. Il me posait des questions et je n’avais pas l’habitude. On ne me pose pas des questions, toujours. Mais j’aimais bien. Je répondais comme je savais. Et il m’a dit qu'il n’y avait pas de bonne ou de mauvaise manière de répondre. Et je lui ai montré le livre. Comme je ne sais pas lire, il m’a parlé du livre et alors moi j’ai écouté. Beaucoup. Il avait des cheveux tellement blanc par endroits, des boucles, qu’ils étaient transparents. Et dans le soleil on aurait dit qu'ils brillaient depuis dedans. Il sentait un peu fort aussi. Comme beaucoup les vieux. Moi aussi des fois. Et je lui ai demandé et il m’a lu un petit bout de son livre. Il a cherché un moment dans le livre le petit bout. C’était un livre avec beaucoup de petits bouts. J’aimais bien sa voix car il faisait bien attention à comme il disait les mots du bout. Il m’a dit je crois que ça va te plaire et il m’a lu ceci:
“(…) J’aime bien les bus avec leurs gros corps d’insect de couleurs et leurs grosses têtes à antennes et les lumières qui clignotent aussi et les dessins selon la compagnie. Des fois ils sont côte-à-côte sur le parking et on dirait qu’ils grignotent l’asphalte tous ensemble. Pour laisser peut être plus tard - repus - un gros cocon d’où sortira peut être un petit bus. Un bus scolaire. Un au couleur de la compagnie de bus de sa maman ou de son papa ou des deux, avec des autocollants “Dios guía mi camino” o “Grillas prohibidas”. Mais je sais que c'est pas vrai. C'est juste dans ma tête. (…)”.
Et ça m’a plus.
Chapitre 6
Plusieurs fois je suis retourné voir le vieux. Même banc. Même livre aussi je me suis rendu compte. Tout à l'heure j’en ai parlé à doña Blanca. Elle aime bien que je lui raconte ma journée. Elle sort pas beaucoup. Elle avait aimé l’histoire du vieux sur le banc avec les boucles qui brille du dedans et puis son livre. Avec des bouts. Elle m’avait donné à manger. Elle non plus elle a pas de nouvelles de Laura. Alors comme elle était pas là on a parlé d’elle. Un peu. Puis je suis rentré. Carlos, mon tonton, il était déjà là. Sur son hamac. Avec sa petite bouteille sur le ventre qui se balançait. Crouic, crouic fait son crochet tout rouillé. Il avait le regard fixe devant lui. Sûrement les défunts déjà. Je me suis mis sur l’autre hamac. Le mien il ne fait pas crouic, crouic, je venais de m’en rendre compte. Je crois que c’est à cause du vieux. Je croyais que les bouts du livre seraient difficiles comme des fois les histoires entre les gens. Mais non. Peut-être aussi que le vieux avec ses boucles qui brillent de en-dedans choisissait des bouts bien pour Carlos. Ou pas. Il faudra que je lui demande. Mais tous les bouts m’ont beaucoup plus. Laura me manque. Elle aussi elle aurait aimé le vieux. Et son chapeau. Maintenant c’est plus dur de comprendre Laura je me suis dit à cause de son travail et tout ce qu'elle apprend. Au collège m’a dit doña Blanca, Laura apprend l’anglais. C’est bien elle a dit. Et moi sur mon hamac je pensais au vieux, au chapeau et au livre bien sûr. Je me demandais si le vieux avait aussi un hamac comme mon tonton et moi. Et s'il lisait le livre tout le temps ou seulement sur le banc. Et combien de temps il faut pour lire tout le livre. Et puis après, quand on est au dernier mot du dernier bout ? Le vieux on dirait ça le gênait pas de prendre un bout ici, un bout là. On aurait dit qu'il savait où étaient les bouts quand il en cherchait un pour Carlos. Il y avait des bouts très courts. Il m’en avait lu un trèèès lentement. Mot. Après. Mot. Des mots. Comme qui seraient tombés du livre et qu’il les récupérait un par un pour les remettre dans la page du livre. Et il s’arrêtait après chaque mot. Avec sa manière à lui de les faire sonner. Comme si ce mot était le plus important. Et en vrai, il l’était. À ce moment-là, c’était pile ce mot-là qui était le plus important. Pas parce qu'il manquerait dans la page. Mais parce qu'il donnait un autre sens à tous les mots d’avant. Et tous les mots petits-à-petit, même s'il n’étaient pas accrochés, formaient des histoires, des fois drôles, des fois un peu folles, des fois un peu tristes. Des fois elles formaient des odeurs ou des couleurs. Il y avait un bout comme ça qui avait l’odeur des cheveux des filles. Ça m’avait bien plus. Des fois les bouts étaient comme cousus avec des petites phrases. De fois des plus longues. Mais on entendait bien qu’elles étaient en groupes et qu'elles formaient un petit bout plus petit à l’intérieur du bout. Et là aussi il y avait des histoires ou des odeurs ou d’autres choses que je ne sais pas mais qui étaient importantes et qui de fois faisaient un peu pleurer les yeux du vieux monsieur avec son chapeau. Alors je l’avais serré dans mes bras.
Chapitre 7
Laura. Il y a un vieux monsieur sur un banc avec un livre et un chapeau. Pas une casquette. Un chapeau. Le livre est important pour le vieux monsieur. Le livre est fait de petits bouts. Des fois ils se dispersent en mots. Par terre. C’est alors le travail du vieux monsieur qui les reprend un par un. L’un dit une chose - c'est son travail de mot. Mais le suivant dit aussi ce qu'il doit dire comme mot - c'est aussi son travail de mot, de celui-là - mais il change aussi ce que disait le mot d’avant-lui. Alors on comprend autre chose. Mais quand le vieux monsieur retrouve un autre mot qui vient après, il change encore tout et il faut recommencer à comprendre. Et ça continue avec chaque nouveau mot. Et le travail qu’il faut faire c’est comme les détectives et cela me plaît bien. Il me dit que ce n’est pas grave si je ne suis pas sûr d’avoir toute l’histoire ou les odeurs tout bien. L’important c’est de passer un bon moment. Et cela me plaît. J’aimerai maintenant faire un petit bout pour toi pour te dire que j’aimerais bien te revoir dans le cacerio, comme avant. Doña Blanca te manque beaucoup aussi. Ce n’est peut-être pas comme ça que l’on fait un bout. Je demanderai au vieux monsieur qui arrive à rendre les choses brillantes de dedans. Il est tard, je dois monter Carlos dans son lit. Les défunts ont dû partir maintenant.
Chapitre 8
Carlos vint souvent s’asseoir sur le banc à côté du vieux monsieur avec son livre et son chapeau. Ses visites étaient irrégulières et imprévisibles. Elles obéissaient à une logique et conception du temps propre à Carlos. Le vieux monsieur - Mr. Jacotot l’appelaient ses élèves - l’avait compris et accepté. Il attendait Carlos. Il aimait bien leurs rencontres et le plaisir visible de Carlos pour les poèmes qu’il lui choisissait le transportait. Il ne se rappelait pas d’un vers qui ne lui avait pas plu et il absorbait absolument tout sans jugement aucun. Le sourire de Carlos était très étrange et devait certainement déranger les personnes qui ne le connaissaient pas. Mais il avait compris que Carlos était dénué de malice et que son sourire énorme était un don sincère. Le professeur Jacotot n’avait jamais été en contact avec un élève aussi sensible - à sa manière - à la poésie, alors que le vieux monsieur fatigué ressentait comme un bienfait son affection sans calcul. Carlos s’exprimait extrêmement mal, avec difficulté, avec parfois comme une forme de douleur dans son impossibilité d’articuler proprement ses idées. Mais en échange il pouvait d’un instant à l’autre se lever du banc d’un saut et mimer une danse exaltée de joie ou réfugier son visage contre la poitrine du vieux monsieur en signe de tristesse. Pour chaque vers il exprimait ses émotions avec une fraîcheur et une sincérité désarmantes. Mais ce qui impressionnait le plus le vieux monsieur était la capacité de Carlos - malgré ses difficultés à s’exprimer - à transmettre sans aucun filtre ses émotions, ses sentiments et les images que ceux-ci lui provoquaient. Il s’était surpris à jouer de cela et à choisir l’un ou l’autre des poèmes pour observer les réactions de Carlos. Et il en jouissait. La poésie avait eu dans sa vie une place importante. Peut-être même plus que la littérature. Et enfin il rencontrait quelqu’un qui répondait aussi visiblement à son engouement. Sans faux semblants, sans masque. Et son intuition lui disait que Carlos n’était qu’un révélateur, qu’une plaque extrêmement sensible, du pouvoir de la poésie à susciter pour chacun des émotions sincères, non feintes. Aussi, quand Carlos lui demanda, avec sa manière étrange, parfois trop directe et maladroite, de l’aider à écrire un poème - “un bout” comme il disait -, pour son amie Laura, il avait su qu'il avait attendu ce moment. Ils avaient donc travaillé ensemble sur le projet de “bout” de Carlos. Alors qu’il formulait sa demande, dans le même élan Carlos avait sûrement redouté ce que cela pouvait impliquer. Le vieux monsieur avait réfléchi un moment aux conseils à prodiguer à Carlos et craignait plus que tout d’éteindre la flamme merveilleuse de sa spontanéité. Il avait d'abord pensé à lui dire de ne pas chercher le mot juste - dire le premier mot qui vient, même s'il semblait “faux”. Ou bien de ne pas corriger ce qui se répétait. La répétition n'étant pas une erreur à éviter - c'était le rythme de la pensée qui se cherche. Ou alors de rester avec la sensation tant qu'elle était là, même si elle semblait “ne mener à rien”. Ne pas conclure avant que ça s'arrête tout seul. Mais tout cela était absurde et il ne mis aucune consigne et aucun interdit. De quel droit ? Les rimes, les mètres, les canons - il y avait pensé souvent. Rien de plus que des lois qu'on écrit pour décider qui a le droit de bien dire. Et qui décident, ainsi, sans qu'on le sache, qui a le droit de bien penser. Ils avaient ainsi travaillé les deux assis sur le banc côte-à-côte, parfois Carlos debout se débattant avec les mots qui ne voulaient pas sortir de sa gorge. Et le vieux monsieur, avec un carnet qu’il portait toujours sur lui et un crayon, qui notait quelques mots, parfois des phrases entières, laissant échapper : Oui ! Ça c'est bon ! Et Carlos, ravi, paradait. C’était juste un petit “bout”, une simple missive pour Laura, une petite page mais qui voulait dire tant pour eux. Le vieux monsieur remporta son carnet puis revint le jour suivant avec un format A4 imprimé. Il avait voulu que Carlos voit cette magie de ses idées qui prenaient forme - même s’il ne savait pas la déchiffrer -, qui se matérialisaient. Et il lut à Carlos. Plusieurs fois. Et il changèrent un mot. Une fin de phrase. Et l’on voyait les deux absorbés par la même tâche. Les jours suivants le “bout” fût fini et ils le glissèrent, plié en deux dans une enveloppe. Doña Blanca servirait de messager.
Chapitre 9
J’ai visité beaucoup le vieux monsieur avec le livre. Je crois qu'il m’aimait bien. Moi aussi. Nous avons recommencé à faire d’autres bouts. Mais il les écrivais pas toujours. Pas la peine. Et puis un jour il n’est pas revenu. Maintenant il était mort. Le bout que nous avions fait ensemble - le premier - je l’ai donné dans l'enveloppe à doña Blanca. Elle aussi elle voit pas beaucoup Laura. Mais elle vient de fois. Mais pas longtemps. Elle est venue me voir à la maison mais il n’y avait que mon tonton Carlos. Je passe des fois devant la boutique de téléphone et je la vois qui parle avec des gens. Je suis un peu fier d'elle. Mais je suis un peu triste aussi. Comme les chiens à la station de bus à qui on fait “pshhh, pshhh”. Mais elle avait l’air heureuse. Doña Blanca m’a dit qu’elle ira à l’Université et qu'elle devra partir souvent du village pour ça. Ça me plaît pas beaucoup. Mais il me reste le vieux monsieur. Je pense souvent à lui. Et quand je reviens du village ou de la station de bus ou de la plage, je m’installe alors sur mon hamac. Crouic, crouic, il fait aussi le mien maintenant. Je pense que c'est l’âge. Je reprends souvent la construction des bouts comme on faisait avec le vieux monsieur. De plus en plus. Et j’en connais beaucoup. Ils lui plaisent beaucoup à lui aussi. Je le sais car pas longtemps après qu’il ne vienne plus sur le banc du jardin, sous le clocher, avec son chapeau, il est apparu là devant mon hamac. Il me regardait fixe comme les défunts de mon tonton. Les deux. L’autre, l’arrière grand-mère, elle, elle balaie tout le temps, mais c’est pas pareil ils disent qu’elle est dérangée. Ça me faisait plaisir de le revoir. Mais quelque chose n’allait pas bien. Alors j’ai compris. J’ai rapproché le banc qui servait qu’aux poules, les blanches et grises. Et il se sont tous assis les trois sur le banc, plouf. D’un coup. La grand-mère et le grand-père ont tout de suite changé ce regard fixe qu’ils avaient toujours sur Carlos mon tonton. Il en est tombé de son hamac. Et maintenant on est plus souvent là, les deux, sur nos hamacs. Lui avec sa petite bouteille, moi avec mes bouts. Surveillés bien tranquillement par nos défunts à nous.
Chapitre 10
Les boulevards commerciaux des grandes villes bruissent toujours de cette même énergie, presque palpable. Les reflets des vitrines sur les trottoirs qui chauffent à blanc. L’air brûlant qui vibre au-dessus du sol. L’odeur de poussière, d’asphalte et de gomme de pneu. Les lumières qui ne clignotent pour personne car les têtes sont courbées sur les écrans des smartphones ou trop occupés. Ici aussi, bien sûr, les appartements des familles nombreuses ont laissé place au bureaux d’entreprise. Le quartier est devenu depuis peu le hot-spot des entreprises de conseils, de marketing digital et des technologies de rupture. Le futur. Le cœur de la zone bât aux mêmes pulsations - avec un décalage de quelques millisecondes - que Silicon Valley. Le modèle. Jalousé. Haï. Adulé. Le brillant du cuivre immaculé de l’une des plaques en pas-de-porte trahit un tout nouveau-venu. Les sigles indiquent qu’ici se trouve l’antre de la haute technologie dédié à l’entraînement de l’intelligence artificielle générative et les LLM. Et si l’on pousse donc quelques portes et gravis quelques escaliers, on se retrouve dans l’émulation joyeuse et affairée des aménagements de locaux neufs. Odeurs de peintures fraîches. Colle. Brouhaha. Moquettes neuves. Installation de mobilier clinquant, câblages, aménagement des zones communes hype, écrans et salle de réunion connectée. La technologie est partout. Répond au geste et précède l’intention. Et sur l’un des murs - concession à la forme imprimée - bien en évidence pour qui s’introduit ici, sont accrochés les diplômes de hautes écoles, nombreux prix, reconnaissances d’excellences, premières de magazines. “Technologie au féminin !”, “Autodidacte et femme d’affaires”, “L’IA dressée”, “Décorée du mérite”. Mais au centre de ce déballage volontairement intimidant, un petit cadre, modeste, mais à qui l’agencement a voulu laisser le protagonisme. Dans ce cadre gris une feuille A4 dont on remarque encore la pliure ancienne et avec ce qui paraît être un petit poème imprimé. Par dessus ce cadre une loupe grossissante et un dispositif d’illumination qui ne laisse aucun doute sur l’intention : lisez-moi ! Inévitable. A première abord un texte enfantin peut-être. Décousu certainement. Mais sensible. Astucieux. Sincère. Émotif. Profond dans sa simplicité. Enivrant par ses répétitions. Addictif. Un texte loin des conventions, écrit avec une sensibilité extrême et un regard étrange sur le monde qui l’entoure. En quelques mots une poésie délicate, ni forcée ni convenue qui parlait d’absence et de chiens aiguisés, de chapeau et de détectives, de hamacs et de défunts aux yeux fixes et de Laura. De la main de Laura, à la plume rouge sur la feuille même, comme une injonction : “N’oublie jamais !”.
FIN
Postface
On ne devrait pas avoir à expliquer une œuvre. Le travail profond est censé se faire par lui-même, par la qualité littéraire ou par le fil narratif ou les personnages, je suppose. C’est donc ici un acte d’humilité que d'envisager une postface pour une nouvelle qui n’a peut-être pas les qualités nécessaires à ce travail de fond. Mais il y a une autre raison à cette postface. Lorsque j'ai initié cette fiction, je voulais parler de poésie. Plus spécialement de verbigération, un style un peu pathologique que j’ai découvert à travers de Laura Vazquez. Je n’avais pas prévu que Carlos el pequeño et le vieux monsieur au chapeau prendraient le contrôle de leur fiction. Leurs voix propres n’a finalement guère laissé d’espace à la verbigération projetée initialement. Surtout, ils m’ont obligé à explorer un autre thème qui a ensuite orienté mon écriture jusqu'à ce final. Ce thème - bien réel - est fondamental pour comprendre notre monde, les rapports de domination et la construction même de notre conscience. Je ne crois pas que l’on écrive pour les autres. C’était donc une exigence personnelle que d’approfondir, d’asseoir, de sédimenter, ce que m’avaient fait comprendre mes protagonistes.
Il me faut maintenant l’expliquer. En passant par un détour. Expliquer qu’il existe plusieurs façons de nous prendre, de nous voler, de capturer ce qui nous appartient collectivement. Et expliquer qu’il existe des manières particulièrement insidieuses, invisibles - indolores même -, pour réaliser cela. Des méthodes tant astucieuses pour nous dépouiller qu’elles nous laissent démunis, inconscients du larcin. Elles sont en jeu en filigrane dans la nouvelle. Vous ne les avez pas vus ?
Nous allons illustrer cela d'abord par un fait historique documenté par le médiéviste allemand Ernst Kantorowicz dans son livre Les Deux Corps du roi : les légistes médiévaux en codifiant le droit romain sur lequel s’appuyait le pouvoir du souverain, se sont retrouvés les dépositaires de cette puissance. Les seuls en effet habilités à codifier, décrypter, interpréter et donc finalement garantir le juste, le correct : c’était eux. Le pouvoir avait glissé insensiblement du souverain vers la caste des juristes. Ils avaient réalisé une “capture par transfert”.
Ce premier cas de capture présenté, voyons maintenant une manière encore plus insidieuse, invisible, qui nous concerne tout autant. Une “dépossession sans larmes” (comme je l’intitule dans un article en préparation dans mon blog l’Éthique Barbare), une stratégie astucieuse, qui a permis de s’emparer de manière invisible, sans bruit, presque sans traces d’un bien commun. Une stratégie encore qui a redéfini simplement ce qui comptait, et ce qui ne comptait plus. Et ce qui ne comptait plus avait fini par ne plus exister - non pas parce qu'on l'avait supprimé, mais parce qu'on avait cessé de le voir. C'est ce qu'on a fait à la poésie - à certaines formes de poésie : celle de Carlos. La poésie des humbles. Pas en une fois. En plusieurs fois, sur des siècles, avec de bonnes intentions à chacune des étapes. Une des premières étapes est bien sûr l’asservissement de la culture orale à l’écrit. C’est ce qu’a montré l’historien et philosophe Walter Ong dans son livre Oralité et écriture (1982) où il explique comment le glissement à l’écriture a rendu obsolètes les stratégies pour préserver les informations qui se basaient notamment sur la poésie épique (dont l'Odyssée - initialement orale -, est un exemple emblématique et fondateur pour l’Occident).
Mais c’est au IVe siècle av. J.-C. qu’Aristote, dans sa Poétique réalise le premier grand geste de “capture classificatoire” au sens fort. Il définit ainsi ce qu'est la tragédie, l'épopée, la comédie, hiérarchise les genres, établit des critères de valeur (l'unité d'action, la vraisemblance, la catharsis). Et il le fait par écrit, pour des lecteurs lettrés, à partir d'œuvres désormais fixées en textes. Les performances poétiques non classifiées par Aristote ne disparaissent pas, mais elle deviennent de la poésie inférieure, de la poésie non accomplie, de la poésie qui ne sait pas (plus) encore ce qu'elle est. Personne n'a rien volé. Mais quelque chose a changé de statut sans que personne ne l'ait décidé explicitement.
Horace, vers 19 av. J.-C., écrit Ars Poetica non pas comme un traité philosophique, comme Aristote, mais comme conseils pour écrire de la poésie, pour plaire ou instruire, sous forme pratique, imitable, élégante, qui inspirera plus tard les codificateurs médiévaux et classiques.
Et le mouvement a continué encore, par exemple avec la codification de la liturgie de l’Église chrétienne vers la fin du VIe siècle. Il existait alors en Europe une pluralité de traditions chantées locales - rites ambrosien, mozarabe, gallican, celtique. Chaque communauté avait ses formes propres, souvent orales, variables, incarnées dans des pratiques locales. La codification du chant grégorien - une romanisation liturgique, ne les a pas simplement remplacées, elle les a requalifiées comme désordonnées, comme insuffisantes et comme menace à l'unité. Le chant romain devint le chant légitime, les autres devinrent des dialectes liturgiques tolérés ou supprimés. Et bien sûr le mouvement ne s'est pas arrêté là et la “capture classificatoire” c’est par exemple poursuivie avec, en France, la publication en 1674 de “L'Art poétique” de Boileau - explicitement une réécriture de l'Ars Poetica horacienne - qui propose les règles fondamentales de l'écriture en vers classiques dans le contexte français.
On le voit, ce mouvement paraît inévitable et crée à chaque fois un plancher de légitimité et un modèle structurel que les codificateurs poétiques ultérieurs vont reproduire consciemment ou non.
Il n’est pas non plus une exception française, ni occidentale. Le cas chinois montre comment le système des examens impériaux - dont les racines remontent à la dynastie Han puis s'institutionnalise sous les Tang (VIIe-VIIIe siècles) -, rend explicite la maîtrise des formules poétiques formelles comme compétence politique. Le cas indien - peut-être le plus ancien - montre comment le sanskrit védique capture puis fixe par la grammaire de Panini, au VIe siècle av. J.-C., la langue des textes sacrés des Vedas, jusqu’alors transmis oralement sous forme de poésie - réservant de fait aux seuls brahmanes lettrés l’accès aux textes sacrés. La tradition poétique japonaise, pendant l'apogée de la cour impériale japonaise de l’époque de Heian (IXe-XIIe siècle) - célébrée comme l'âge d'or de sa culture et de son art -, réalisera un capture d’ordre esthétique plutôt que explicitement politique. Elle produira, à travers du Kokinshû (914), une codification du sentiment légitime : certaines émotions, certaines saisons, certaines images constituent la matière de la poésie valide. Comme pour l’époque romantique du XIXe siècle - de retour en occident -, la capture opère ici par l'intérieur du sujet : ce n'est pas que (- non seulement -) tu ne sais pas les règles, c'est que tu ne ressens pas assez finement. Le conteur forain, le chanteur au travail, ne sont toujours pas poètes - non plus parce qu'ils ignorent l'alexandrin, mais parce qu'ils n'ont pas accès au régime de la subjectivité expressive telle que le romantisme la conçoit : introspective, individuée, lettrée dans ses références même quand elle s'en défie.
Aristote qui classe. Horace qui conseil. L'Église qui unifie. Boileau qui codifie. Les romantiques qui libèrent - mais en instaurant une nouvelle orthodoxie romantique -. Chaque évènement, quel que soit son continent, renforce la capture sous une forme plus discrète. Jusqu'à ce que soit poème uniquement ce que les institutions du poème reconnaissent comme tel.
Bien sûr, avant tout cela, il y avait autre chose. Les chansons qui rythment le travail, les contes pour les enfants, les amoureux qui font leur cours, les formules élégantes qu'on se passe de bouche en bouche sans savoir qu'on fait de la poésie. Accessible à l'illettré, à l'enfant, à celui qu'on n'a pas eu le temps de corriger. Pas une poésie inférieure - une poésie d'une autre nature, vivante précisément parce que personne ne lui avait encore dit ce qu'elle devait être. Carlos ne sait pas lire. Il ne sait pas qu'il fait de la poésie. Sans barrières.
Le vieux sur le banc le sait, lui. Il a passé des années à essayer de retrouver, avec tous ses outils de lettré, ce que Carlos produit naturellement. Il n'y est jamais tout à fait arrivé. Quand il entend Carlos parler, il reconnaît quelque chose qu'il cherchait - et il comprend qu'on ne peut pas l'enseigner, seulement le protéger. C'est ce que Jacques Rancière appelait, en parlant du pédagogue Jacotot - nom que j’ai emprunté pour le vieux monsieur -, “le maître ignorant” : non pas celui qui ne sait rien, mais celui qui sait que la transmission n'est pas une hiérarchie. Que l'autre pense déjà. Que le travail est de le reconnaître, pas de le former.
Mais il y a autre chose également d’extrêmement présent et urgent. Nous sommes entrés dans un troisième temps de cette capture. Sans traité, sans académie, sans lettrés, sans manifeste, sans décret. L'intelligence artificielle - qui a séduit Laura - puise une raison sédimentée dans son immense corpus des productions humaines digitalisables. Elle produit simplement, et en permanence, de manière fluide, des textes bien formés, cohérents, qui circulent. Elle ne dit à personne que sa façon de penser ou que sa poésie est insuffisante. Mais sa fluidité redéfinit silencieusement le plancher de ce qui compte comme expression valide. L'hésitation, la répétition, le balbutiement, la pensée qui cherche encore sa forme, le savoir qui n'a pas été digitalisé parce qu'il vivait dans des gestes ou des voix, tout cela commence déjà à ressembler à un déficit pour l’humanité. Personne n'a décidé ou argumenté ce critère. Personne ne peut le contester parce qu'il n'a pas de visage.
C'est une des facettes de ce que j'appelle la contraction épistémique. Laura apprend. Laura réussit. Laura ira loin, dit doña Blanca en retournant la manche de son tablier. Et c'est vrai - et c'est bien. Je ne raconte pas l'histoire d'une chute. Je raconte l'histoire d'une graine.
Des années plus tard, sur un mur entre des diplômes, il y a ce poème. Pas très long. Pas très bien formé selon les canons. Avec une annotation à la main - une phrase simple, de celles qu'on écrit quand on n'a pas les mots pour dire ce que l’on ressent vraiment. Et que c'est pour ça que ça suffit. De quelqu’un qui entraîne des modèles de langage.
Tu me diras si Carlos a compris ce qu'il faisait. Tu me diras si Laura a compris ce qu'elle a reçu. Peut-être que comprendre n'est pas le bon mot. Et - avec cette capture mise en évidence - : quel est le bon mot ?
Re-FIN
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