L'Ethique Barbare

Après le Contrat social : une Éthique barbare

 

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Note liminaire

Ce texte a été écrit plusieurs fois.

La première version date d'une époque où ma pensée sur la violence, l'autorité et la résistance était surtout viscérale — une réaction morale profonde, presque physique, contre toute forme de domination imposée. Je la revendique encore. Je ne m'en suis pas amendé.

Mais la pensée a cheminé. Ce blog a cheminé. Les textes qui ont suivi — la critique de la démocratie représentative, les Archives de la Grande Défaite Démocratique, la réflexion juridique sur l'État de droit sous contraintes — ont approfondi ce que cette première intuition portait sans encore pouvoir alors le formuler entièrement.

Ce que j'ai compris en chemin ne contredit pas le point de départ. Il le déploie. L'anarchisme viscéral que j'habitais sans toujours le nommer n'était pas une position immature à dépasser — c'était une boussole juste dont je n'avais pas encore tous les outils pour suivre le chemin qu'elle indiquait.

Cette version du texte est donc la plus récente — et probablement pas encore la dernière. Elle porte les traces de ce cheminement. Je la publie telle quelle, avec ses strates, parce que montrer comment une pensée se construit me semble plus honnête — et plus utile — que présenter une position achevée qui aurait toujours été là.

 


 

I. Le clou rouillé — l'éthique de seuil

Imaginons ceci : nous sommes quelques-uns sur un navire disloqué, pris dans la tempête, sans horizon clair. Le navire prend l'eau, le gouvernail ne répond plus, l'équipage est décimé. La justice à bord est arbitraire, les ordres partiaux, les décisions absurdes. Régulièrement, une partie de la cargaison — charges et hommes compris — est jetée par-dessus bord. Les pirates prospèrent avec la bénédiction de celui qui nous sert de capitaine. J'ai subtilisé un clou rouillé, ma seule arme, dérisoire. Je m'en servirai pour survivre si nécessaire. Peut-être aussi pour aider un autre qui m'a été fraternel.

C'est peu. Mais c'est mon seul réel.

 

Lorsque les cadres collectifs s'effondrent — le droit international, l'État de droit, le contrat social —, toute éthique viable doit contenir en germe un mode minimal de coexistence. Pourquoi ? Parce que nous sommes tous les barbares d’un autre, des autres. C’est une réalité que connaissent bien les historiens. Les Romains, les Grecs de l’antiquité, les Gaulois, les Francs, les teutons, puis l’empire Ottoman tous ont déguisé l'autre de barbare. Le barbare c'est donc toujours l'autre. C'est cette ironie fondatrice que revendique ce blog dans son titre — et c'est depuis elle que cette éthique se construit : non pas en niant la barbarie possible en nous, mais en choisissant lucidement quel barbare nous voulons être.

L'Éthique barbare ne prétend ni fonder une morale universelle, ni offrir un refuge définitif. Elle est une éthique à horizon court, conçue pour des temps instables, révisable par principe. Et elle repose sur quelque chose d'antérieur à toute règle : la reconnaissance de l'autre comme semblable. Non comme allié certain, non comme frère — mais comme être capable du pire et du meilleur, exactement comme moi.

Cette reconnaissance ne garantit rien. Elle ne m'empêche pas de planter le clou — la violence reste possible et parfois nécessaire. Mais elle ne peut jamais être neutre, jamais gratuite, jamais mécanique. Elle traverse celui qui l'exerce parce qu'il a d'abord reconnu ce qu'il détruit. C'est peu. Mais c'est ce qui sépare le barbare lucide de la brutalité cruelle.

 


 

II. La pureté comme fonction — pourquoi nous avons besoin de l'anarchiste viscéral

Je dois dire quelque chose que les penseurs politiques disent rarement, parce que cela ressemble à un aveu de faiblesse : mon anarchisme n'était pas d'abord une construction intellectuelle. C'était une réaction morale — viscérale, émotionnelle, presque physique — contre toute forme d'autorité imposée.

Et je crois que c'est le cas de beaucoup d'entre nous.

Mais je veux corriger une idée reçue sur cet anarchisme viscéral. Il n'est pas individualiste. Il ne dit pas : je refuse qu'on me gouverne, moi. Il dit : je refuse qu'on nous gouverne sans notre consentement, nous. Ce déplacement du je au nous est fondamental. C'est une position d'amour — au sens le plus rigoureux et le plus exigeant du terme. Une conviction que ma liberté est indissociable de la tienne. Que l'injustice faite à l'autre me concerne directement, non par calcul, mais parce que je reconnais en lui un semblable dont la dignité est aussi réelle que la mienne.

C'est Kropotkine — l'entraide comme fait naturel, antérieur à toute théorie. C'est aussi, d'une certaine manière, la forme politique de ce que j'ai appelé ailleurs l'amour comme énergie évolutive : une force qui nous porte vers l'autre non par obligation mais par reconnaissance.

Cette pureté — ce refus sans compromis, cette indignation qui ne se laisse pas domestiquer — n'est pas une position à dépasser. C'est une fonction politique irremplaçable. Sans elle, toute construction dérive. Tout anarchisme pragmatique risque de glisser vers la réforme tiède, vers l'accommodation progressive, vers ce que Michels appelait la loi d'airain de l'oligarchie : toute organisation tend à reproduire ce qu'elle combat.

L'anarchiste viscéral est l'anticorps contre cette dérive. Sa méfiance radicale envers toute institution qui prétend nous représenter, sa vigilance contre toute capture du pouvoir par ceux qui en sont les dépositaires provisoires — ce sont des fonctions nécessaires, pas des archaïsmes sentimentaux.

Et sa violence — cette violence émotionnelle, cette indignation qui fait se lever des gens ordinaires, qui fait que neuf cent trente-deux personnes sont arrêtées sur le Champ-de-Mars et que la France ne se rendort pas — cette violence-là est constructrice. Elle est la condition de toute rupture. Sans elle, pas de Commune de Paris. Sans elle, pas de soulèvement. Sans elle, pas de refondation possible.


 

III. Institutions et exstitutions — ce que les communautés construisent

Il y a un mot que nous utilisons trop facilement, et qui recouvre deux réalités radicalement opposées : institution.

Le mot vient du latin instituerein (dedans) + statuere (établir, poser debout). Littéralement : ce qu'on établit de l'intérieur, ce qui fait tenir debout ensemble. Une institution, étymologiquement, est ce qu'un groupe construit pour se donner les moyens de coexister — des règles librement élaborées, révisables, adaptées aux besoins de ceux qui les ont produites.

Ce n'est pas du tout la même chose que ce que j'appellerai une exstitutionex (hors de) + statuere : ce qu'on impose de l'extérieur, ce qui fait tenir debout par contrainte externe plutôt que par adhésion interne. Statuere - tiens donc : la même racine que “statue”. Une idole dressée depuis l’intérieur ou depuis l’extérieur ? Le Conseil constitutionnel nommé par le pouvoir qu'il est censé contrôler est une exstitution. L'article 16 pour établir l’état d’exception est une exstitution. L'algorithme qui décide de votre accès au logement sans que personne n'en soit responsable est une exstitution.

Le prix Nobel d’économie Elinor Ostrom a passé sa vie à documenter l'autre réalité — celle des institutions au sens étymologique. Des communautés de pêcheurs, des systèmes d'irrigation communautaires, des forêts communales : partout, sans État central et sans marché, des groupes humains ordinaires construisent des règles sophistiquées, les respectent, les révisent, et gèrent des ressources complexes sur des générations. Sans autorité imposée de l'extérieur. Par délibération interne.

Ce qu'Ostrom a montré empiriquement, l'anarchisme le pressentait philosophiquement : les êtres humains, quand on ne leur confisque pas la confiance ni l'espoir, construisent naturellement des formes d'organisation qui servent leurs besoins communs. Ce n'est pas une utopie — c'est ce que font les communautés humaines depuis toujours, dès qu'on cesse de leur imposer des exstitutions qui les dépossèdent de cette capacité.

La Grande Défaite Démocratique que j'ai tenté de documenter dans la série fictive de ce blog est précisément l'histoire de cette dépossession — et les Chantiers citoyens qui lui succèdent sont une tentative de la réparer : non pas en créant de nouvelles exstitutions, mais en rendant aux communautés la capacité de construire leurs propres institutions.


 

IV. Le coût de l'ouverture — la partie que personne ne dit

Il y a quelque chose que le discours sur la délibération, la participation, l'inclusion - fondamental dans un projet démocratique radical ou anarchique - ne dit jamais. Quelque chose de difficile à formuler sans paraître cynique — et qui est pourtant la vérité la plus concrète de toute pensée collective sérieuse.

Être ouvert coûte. Enormément.

Parmi ceux avec qui on délibère, il y a des sacrés connards. Des gens dont les positions nous blessent, nous révoltent, nous épuisent. Des gens parfois retors. Des gens qui disent des choses que nous trouvons injustes, excluantes, parfois violentes. Des gens avec qui chaque conversation est un effort. Des gens qu'une partie de nous voudrait simplement exclure du cercle — parce que ce serait tellement plus simple, tellement plus propre, tellement moins douloureux.

Et pourtant.

Choisir de rester à la table malgré ça — de ne pas leur dénier le droit de participer, de maintenir l'espace délibératif ouvert même quand il est inconfortable — c'est un acte moral d'une exigence considérable. C'est peut-être la forme la plus haute et la plus difficile de ce que j'appelle l'Éthique barbare : non plus tenir la ligne face au problème à résoudre, mais tenir la ligne face à celui qui serait censé être du même côté et qui déçoit, blesse, et fatigue.

Ce coût de l'ouverture est réel. Il ne faut pas le nier, ni le minimiser, ni prétendre qu'il disparaît avec de la bonne volonté. Il est constitutif de toute démocratie radicale authentique. Et ceux qui ne l'ont jamais payé n'ont probablement jamais vraiment délibéré.

Mais ce coût a une contrepartie que les cercles fermés ne produisent jamais : la pensée qui émerge d'une délibération véritablement ouverte — y compris aux voix inconfortables — est une pensée plus robuste, plus honnête, plus proche de ce que le réel exige. Parce qu'elle a été testée par la friction. Parce qu'elle a survécu au désaccord.

C'est ce que l'anarchisme viscéral, seul, ne peut pas produire. Il peut refuser. Il peut résister. Il peut rompre quand la rupture est nécessaire. Mais construire avec ceux qui nous dérangent — tenir l'espace ouvert pour ceux dont les idées nous coûtent — c'est un travail différent. Plus lent. Plus difficile. Et peut-être plus nécessaire.

 


 

V. L'éthique de la refondation — on tient en construisant

La Commune de Paris a duré soixante-douze jours. En soixante-douze jours, elle a inventé le mandat impératif et révocable, la rémunération des élus au salaire ordinaire, la gestion ouvrière directe. Elle instituait en même temps qu'elle se battait. Elle construisait en même temps qu'elle résistait.

Ce n'est pas un paradoxe. C'est la leçon.

L'anarchisme qui ne construit pas se condamne à n'être qu'un refus — nécessaire, mais insuffisant. Et la construction qui oublie l'anarchisme viscéral se condamne à reproduire ce qu'elle prétend dépasser. Les deux ont besoin l'un de l'autre. La pureté du refus et la patience de la construction ne sont pas des positions opposées — ce sont les deux faces d'une même exigence.

L'Éthique barbare, dans sa version la plus complète, dit donc ceci :

Quand les cadres s'effondrent, reconnais l'autre comme semblable — même quand tu dois le combattre.

Garde ta méfiance envers toute autorité qui prétend te représenter sans ton consentement continu.

Construis avec ceux qui t'entourent les institutions — au sens étymologique — dont vous avez besoin pour tenir debout ensemble.

Accepte le coût de l'ouverture. Ne ferme pas le cercle même quand c'est douloureux.

Et n'oublie jamais que la violence émotionnelle — cette indignation qui refuse de se laisser domestiquer — n'est pas un défaut à corriger. C'est le carburant sans lequel rien ne change jamais.

Ce texte ne résout rien. Il pose des conditions. Ce que tu feras au-delà — comment tu tisseras du commun, comment tu résisteras avec ta collectivité, comment tu reconstruiras — l'Éthique barbare ne le dit pas entièrement.

Mais elle dit ceci : tu n'es pas seuls sur ce navire. Et le clou rouillé peut aussi servir à construire.

 

 


The human knew what it wanted. The machine had the perfect words for it. They married and produced this stuff. Imprimatur is human. Neither had the meaning — that part is yours.


 

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