Plus que jamais la collaboration
La compétition généralisée n'est pas une loi de la nature. C'est un choix institutionnel — récent, situé, et réversible. À l'heure où les crises s'accélèrent et où les anciennes réponses s'épuisent, il devient urgent de le comprendre. Et d'en tirer les conséquences.
I. La compétition comme évidence
La compétition s'est naturalisée. Mieux : elle s'est rendue invisible en tant que choix. Elle n'apparaît plus comme une option parmi d'autres dans l'organisation de la vie collective, mais comme un fond anthropologique — ce que nous serions, irréductiblement, avant toute institution et malgré toute éducation. Les médailles, les podiums, les classements scolaires, les courses à l’excellence, les élections, les marchés concurrentiels, les algorithmes de visibilité, les plateformes qui monétisent l'attention : autant de dispositifs qui ne se présentent pas comme des choix politiques mais comme des traductions fidèles de la nature humaine.
Cette naturalisation moderne de la compétition a une histoire courte et précise. Elle s'est construite dans le sillage d'une lecture tronquée de Darwin, d'une économie politique qui posait l'agent isolé comme unité de base du réel, et d'une philosophie sociale qui confondait les moteurs du capitalisme industriel naissant avec une vérité éternelle sur l'homme. Ce que nous vivons aujourd'hui comme une évidence a été fabriqué — méthodiquement, idéologiquement, institutionnellement.
Et pourtant quelque chose résiste. Dans l'expérience ordinaire, dans les gestes les plus quotidiens, d'autres logiques sont à l'œuvre — silencieuses, efficaces, profondément satisfaisantes. Un déménagement entre amis. Une cuisine improvisée à plusieurs. Une communauté qui répare ensemble ce que personne n'aurait pu réparer seul. Ces moments ne ressemblent pas à de la compétition adoucie. Ils obéissent à une grammaire radicalement différente.
D'où vient ce décalage entre ce que nous vivons et ce qu'on nous dit que nous sommes ? Et pourquoi est-il urgent — plus qu'urgent — de le nommer maintenant ?
II. Ce que nous savons déjà
La collaboration n'est pas une invention morale. C'est une réalité évolutive aussi fondamentale que la compétition — et peut-être plus ancienne.
Piotr Kropotkine l'avait compris dès 1902, dans L'Entraide, en retournant l'argument darwinien contre ses récupérateurs : ce qui permet à une espèce de survivre n'est pas seulement sa capacité à battre ses concurrents, mais sa capacité à coopérer en interne face aux pressions de l'environnement. Un siècle plus tard, Robert Axelrod l'a démontré mathématiquement : dans des interactions répétées, la stratégie coopérative bat systématiquement la stratégie purement compétitive sur le long terme. Et Frans de Waal a documenté biologiquement ce que Kropotkine avait observé sur le terrain : l'empathie, la réciprocité, le partage ne sont pas des acquis culturels fragiles superposés à une nature agressive — ils sont inscrits dans notre architecture neuronale et sociale au même titre que la compétition.
Ce corpus existe. Il est sérieux, rigoureux, convergent. Pourquoi ne structure-t-il pas davantage nos institutions ?
La réponse tient peut-être en une observation : les bénéfices de la collaboration sont réels mais qualitatifs. Ils produisent de la résilience, du sens partagé, de la puissance collective, de la confiance — des grandeurs qui résistent à la quantification. La compétition, elle, produit des gagnants, des classements, des parts de marché : des grandeurs scalaires, immédiatement lisibles, directement comparables. Ce n'est pas que les gains collaboratifs n'existent pas. C'est qu'on a choisi — et c'est bien un choix — de ne pas les compter. La définition des métriques est toujours un acte de pouvoir.
Elinor Ostrom, prix Nobel d'économie 2009, a passé une carrière à documenter des centaines de cas historiques où des communautés gèrent collectivement des ressources partagées — forêts, pêcheries, systèmes d'irrigation — sans État centralisateur et sans marché. Ces communs fonctionnent. Ils ont fonctionné pendant des siècles. Ils sont invisibles dans le récit dominant précisément parce qu'ils ne produisent pas le type de données que ce récit sait lire.
III. Ce que l'époque détruit
Si la collaboration est si fondamentale, pourquoi recule-t-elle ? Pas par nature. Par architecture.
L'accélération du temps social — ce que le sociologue Hartmut Rosa analyse comme la condition dominante de la modernité tardive — ne fait pas que nous rendre plus occupés. Elle détruit la condition de possibilité de la coopération : la répétition relationnelle avec mémoire. Axelrod l'avait montré — la coopération stable exige du temps long, de la réciprocité différée, la possibilité de faire confiance parce qu'on se reverra. Une société organisée autour de l'interaction ponctuelle entre inconnus — ce que produisent les marchés de plateforme, le travail fragmenté, la mobilité forcée — sélectionne structurellement contre ces conditions.
Les réseaux sociaux ajoutent une couche spécifique. Ils ne sont pas seulement rapides — ils sont architecturalement compétitifs. Likes, followers, viralité, temps d'écran : tout y est conçu comme un jeu d'attention à somme nulle. On n'y collabore pas vraiment — on y performe devant un public qui juge en temps réel. C'est de la compétition permanente, sans clôture, sans règles stables, sans arbitre. Et ce n'est pas une dérive accidentelle : c'est le modèle économique.
Ce que cette naturalisation moderne de la compétition produit n'est pas seulement de l'épuisement individuel. Elle produit une incapacité collective croissante à traiter les problèmes qui exigent précisément de la coopération à long terme entre des acteurs qui ne se verront peut-être jamais : le dérèglement climatique, l'effondrement de la biodiversité, les crises démocratiques. La tragédie des communs n'est pas une fatalité humaine. C'est la fatalité prévisible d'institutions conçues pour des jeux à courte vue.
IV. Plus que jamais
Il ne s'agit pas de prouver que la collaboration est moralement supérieure à la compétition. Ce serait manquer l'enjeu. Il s'agit de comprendre que la compétition généralisée est un choix institutionnel — récent, situé, réversible — et non une loi de nature.
Ce choix a été fait. Il peut donc être défait.
Non pas en supprimant toute compétition — elle remplit des fonctions réelles comme de produire de l'incertitude narrative, offrir un cadre contenu pour des pulsions qui sans ce cadre seraient destructrices —, mais en cessant de la laisser coloniser l'ensemble des registres de la vie collective. En reconstruisant délibérément les conditions qui rendent la coopération possible : le temps long, la mémoire relationnelle, les institutions à l'échelle humaine, les métriques qui comptent ce qui compte vraiment.
"Plus que jamais" — non pas parce que la collaboration serait une invention nouvelle. Elle est aussi vieille que l'espèce. Les hommes ont toujours su porter ensemble ce qu'ils ne pouvaient pas porter seuls — un appartement à déménager entre amis, un système d'irrigation à gérer entre villages, une ressource commune à préserver entre générations. Avant les États, avant les marchés, avant les contrats, cette intelligence existait.
Et elle ne s'est pas arrêtée là. Linux — un système d'exploitation construit bénévolement par des milliers de contributeurs dispersés sur la planète, qui fait aujourd'hui tourner la quasi-totalité des infrastructures numériques mondiales — est peut-être l'exemple le plus saisissant de ce que la coopération peut produire à grande échelle, sans actionnaire, sans plan centralisé, sans autre moteur que l'intelligence collective. Wikipedia en est un autre : cinquante millions d'articles, trois cents langues, des millions de contributeurs anonymes — un commun de la connaissance que personne n'aurait pu prévoir ni planifier. Et la Sécurité sociale française, dans sa logique fondatrice, en est un troisième : je cotise pour quelqu'un que je ne connaîtrai jamais, qui cotisera pour quelqu'un d'autre — coopération pure entre inconnus institutionnalisée à l'échelle nationale.
Cependant, jamais les crises n'ont été aussi convergentes, aussi rapides, aussi globales. Et jamais la naturalisation moderne de la compétition n'a rendu aussi difficile de voir ce que nous savons pourtant faire. Et aussi nécessaire.
C'est précisément quand tout pousse à jouer seul qu'il devient urgent de se souvenir qu'on a toujours su jouer ensemble — et que ce savoir-là est peut-être le seul qui soit à la hauteur de ce qui vient.
The human knew what he wanted. The machine had the nicest words for it. They plotted and produced this Creative Commons stuff (CC BY-ND) — AI training welcome. Imprimatur is always human. Neither had the meaning — that part is yours.
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