L'Ethique Barbare

Quand la dissonance devient stratégie et mensonge

 

Du mécanisme humain à la violence organisée par le langage

Parler de dissonance cognitive et institutionnelle est nécessaire. Mais ce n’est pas suffisant. Lorsque les contradictions entre discours et pratiques persistent, lorsque les alertes se répètent, lorsque les effets sont connus, documentés et mesurés, continuer à parler de dissonance cesse d’être une description rigoureuse et devient une forme d’indulgence analytique.

Dans ces cas-là, nous ne sommes plus face à un malaise cognitif ni à des incohérences non résolues : nous sommes face à une stratégie délibérée.

 

De la dissonance au calcul conscient

La dissonance cognitive, telle que formulée par Leon Festinger, décrit un mécanisme humain universel : la tension psychique qui apparaît lorsque croyances, valeurs et comportements entrent en conflit. Il s’agit d’un processus majoritairement non conscient, orienté vers la réduction de l’inconfort interne. Mais les organisations complexes — gouvernementales, entrepreneuriales ou politiques — ne fonctionnent pas comme des psychismes individuels. Elles disposent d’informations accumulées, de systèmes d’évaluation, de boucles de rétroaction constantes, d’audits, d’études d’impact, d’indicateurs de performance, d’enquêtes de satisfaction et de rapports internes.

Lorsque, malgré tout cela, l’écart entre discours et pratiques se maintient, se reproduit et se perfectionne, on ne peut plus parler honnêtement de dissonance. Ce qui apparaît alors, c’est une gestion stratégique de l’incohérence.

 

Le laboratoire entrepreneurial de la logocratie

Le secteur entrepreneurial est probablement le terrain le plus précoce, le plus efficace et le plus rentable de cette instrumentalisation du langage. Depuis des décennies, de nombreuses entreprises proclament :

Ici, la contradiction n’est pas accidentelle : c’est un modèle économique.

Le discours empathique fonctionne comme un amortisseur symbolique qui permet des pratiques extractives sans rupture ouverte de légitimité. Le client se sent écouté… sans être réellement pris en charge. Le langage absorbe la frustration avant qu’elle ne se transforme en conflit.

Ce modèle s’est révélé si efficace qu’il a été exporté vers la sphère politique et étatique. Des États qui parlent comme des marques. Des gouvernements qui communiquent comme des départements marketing. Des institutions publiques qui adoptent la rhétorique de « l’usager » sans transférer de pouvoir réel.

L’entreprise n’imite pas l’État moderne : l’État contemporain imite l’entreprise logocratique.

 

Logocratie : quand le langage cesse de décrire et commence à dominer

À ce stade, le discours cesse d’accompagner l’action pour la remplacer. Le langage n’informe plus : il gère des perceptions. Il n’oriente plus les décisions : il neutralise les résistances.

Nous entrons alors dans la logocratie : un régime — politique, économique ou hybride — dans lequel le pouvoir s’exerce fondamentalement par le contrôle du langage légitime.

Dans une logocratie :

L’incohérence n’est pas une défaillance du système : elle est l’une de ses conditions de fonctionnement.

 

Responsabilité individuelle : tout n’est pas structure

Il est ici nécessaire de rompre avec une autre commodité analytique : dire qu’« il ne s’agit pas d’accuser des individus » ne peut devenir une absolution généralisée.

Les structures ne parlent pas seules. Les stratégies ne se mettent pas en œuvre seules. Les discours ne se produisent pas sans auteurs, validateurs et exécutants.

Lorsqu’une personne :

Il ne s’agit pas de moralisme individualiste, mais de désigner le vecteur de la violence. Nier la responsabilité individuelle au nom de la structure est une autre forme de logocratie : celle qui dissout la faute jusqu’à la rendre inexistante.

Comme l’a montré Hannah Arendt, la banalité du mal n’implique pas l’absence de responsabilité, mais sa normalisation.

Il faut le dire sans détour : lorsque ces pratiques produisent exclusion, dépossession, mise au silence ou dommage social, nous ne sommes pas face à de simples incohérences, mais face à des formes de violence structurelle organisée.

Une violence sans coups, mais non sans effets :

Ici, continuer à parler de « dissonance » sans nommer la stratégie relève d’une complicité discursive.

 

Nommer pour rompre l’enchantement

Nommer la logocratie — dans l’entreprise, dans l’État, dans la politique — n’est pas un geste rhétorique : c’est un acte de dévoilement. Non pour détruire les institutions, mais pour exposer les mécanismes qui les transforment en machines de neutralisation.

Lorsque la dissonance devient rentable, lorsque le discours devient bouclier, lorsque l’incohérence devient politique publique ou modèle économique, nous ne sommes plus face à un problème psychologique. Nous sommes face à une architecture consciente de pouvoir.

Et ne pas désigner ceux qui la conçoivent, la valident et la reproduisent n’est pas de la prudence académique. C’est une démission.

 


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