L'Ethique Barbare

Une ontologie du réalisme magique

 

Existe-il une réalité aux bords nets ? Qu'on pourrait, avec suffisamment de rigueur et de café, dresser en une carte exhaustive de ce qui existe, et de ce qui est réel — et, peut-être aussi, de ce qui, faute de preuves suffisantes, n'existe pas encore, ou plus, ou pas tout à fait. Cette discipline s'appelle l'Ontologie. C'est une discipline sérieuse, ancienne, et par endroits… remarquablement incomplète.

On tilde donc d’”ontologie” ce qui est déclaré “réel” par la discipline qui porte ce même nom.

Le réalisme magique, lui, n'a jamais prétendu être une ontologie. Ou bien si, au contraire. Mais il n'a jamais aspiré à l’être officiellement.

Car ce que García Márquez ou Salman Rushdie ont en commun par delà les continents qui les séparent — et au-delà des morts qui reviennent, des pluies de fleurs jaunes et des maisons qui se souviennent — c'est un geste philosophique précis : refuser que la carte du réel soit dessinée depuis un seul bureau, dans une seule langue, avec une seule définition de la preuve. Ils n'opposent pas le merveilleux au réel. Ils élargissent le merveilleux jusqu'à ce qu'il contienne le réel. Ce n'est pas la même chose.


L'ontologie, dans sa version classique, procède par étapes. Elle pose d'abord la question fondamentale — qu'est-ce qui existe ? — avec le sérieux de quelqu'un qui s'apprête à faire l'inventaire d'un grand appartement. Elle établit ensuite des critères : ce qui existe doit être observable, mesurable, reproductible, ou du moins logiquement cohérent. Elle dresse sa carte. Et puis, inévitablement, elle bute sur les bords — ces zones d'indécision où la “réalité” a la mauvaise grâce de déborder les catégories qu'on lui avait préparées. Ce qu'on appelle ontologie est en réalité une cartographie argumentée — une carte du réel défendue par la cohérence et la persuasion, non par l'expérience.

Les périphéries sont des espaces très vastes. C'est dans ces zones-là que le réalisme magique habite depuis toujours - et bien avant l’invention d’Ontologie. Non pas comme intrus, mais comme locataire de longue date, un locataire dont le nom se serait effacé, récemment, du registre.

La physique, il faut le rappeler, a connu cette expérience à plusieurs reprises. Newton avait une carte très propre. Einstein est arrivé et a montré que la carte était juste — mais seulement à certaines vitesses, dans certaines conditions, pour certains observateurs. Puis la physique quantique est venue expliquer, avec une politesse dévastatrice, que les particules pouvaient se trouver en plusieurs endroits simultanément, que l'observation modifiait ce qu'on observait, et que la réalité, à cette échelle, se comportait comme si elle avait lu García Marquez. Personne n'a accusé les physiciens quantiques de réalisme magique. On leur a donné des prix Nobel.


Souvent dans ma carrière, j’ai pu interroger des biologistes travaillant dans des zones naturelles comme les paramos andins ou la forêt amazonienne, dans des conditions d’isolement prolongé. Des gens rigoureux, armés de méthodes et de diplômes et de passion. Interrogés sur l'existence d'êtres magiques, la plupart me répondaient - après un silence que j’avais appris à respecter -, que oui, probablement il existaient. S’en suivaient souvent des anecdotes vécues à la première personne ou des histoires rapportées des communautés voisines. Ce qui s’exprimait alors n’était pas l’abandon de la posture scientifique mais l’honnêteté intellectuelle - on ne sait pas tout - face à une réalité qui avait eu le temps de leur montrer ses recoins. Les bords de la carte. La forêt ou le paramo, fréquentées suffisamment longtemps, finissait par rendre les certitudes plus modestes et les périphéries plus denses.

On remarquera d'ailleurs que l’indulgence que l’on peut éprouver face à cette modestie épistémique tarde davantage à s'appliquer aux témoignages de ceux qui n'ont pas de laboratoire ou de diplômes. Les populations rurales, forestières, isolées, les “communautés” — celles qui vivent dans un contact prolongé et quotidien avec des réalités que la ville n'a plus le temps de fréquenter — rapportent depuis toujours des existences que la carte officielle refuse d'enregistrer. On range donc par commodité ces témoignages dans des catégories folkloriques ou psychosociales. C’est de bonne guerre.

Ce qui devrait peut-être donner à réfléchir, c'est que ces témoignages se ressemblent. Pas vaguement — structurellement. Des récits similaires, portant sur des êtres similaires, surgissent de communautés séparées par des milliers de kilomètres, des langues sans parenté, des histoires sans contact. En d'autres circonstances, on appellerait cela une donnée exploitable. On préfère, à l’approche de cette frontière, de leur trouver des excuses : la crédulité, la tradition orale, l'innocence de ceux qui n'ont pas encore été correctement instruits. C'est une position intellectuelle. Elle s'appelle la condescendance.


Que fait le réalisme magique à la littérature — et, si on lui en laisse l'occasion, à la philosophie ? Il ne menace pas l'ontologie orthodoxe. Il la fréquente suffisamment longtemps pour lui montrer ce qu'elle a omis de cartographier. Il témoigne.

On objectera peut-être que la littérature n'est pas un argument philosophique. Que les morts de Garcia Marquez qui conversent dans Cien Años de Soledad ne constituent pas une preuve d'existence au sens où l'entendrait un comité de pairs. C'est juste. Mais on notera que les ontologies dominantes ont elles-mêmes une histoire culturelle très précise — grecque, puis européenne, puis occidentale — et qu'elles ont eu tendance, au fil des siècles, à déclarer inexistante ce qu'elles ne savaient pas encore nommer. Les microbes ont longtemps été magiques. L'inconscient aussi. La courbure de l'espace-temps également.

Le réalisme magique n'est pas la littérature de ceux qui croient à la magie. C'est la littérature de ceux qui acceptent que la frontière entre le nommé et l'innommable n'est pas une frontière du rationnel — c'est une frontière phénoménologique. Elle ne sépare pas le cohérent de l’incohérent. Elle sépare ce qui se vit de ce qui se prouve. Et cette frontière-là ne se traverse pas avec des preuves et des démonstrations réplicables. Nous devons apprendre à la traverser avec plus d’élégance.


Comme il faut conclure - et pour ne pas trop effrayer les tenants de la rationalité orthodoxe - disons que ce qui distingue le réalisme magique d'un simple “relativisme de bon aloi” : c'est sa rigueur interne. Oui. Le réalisme magique ne dit pas que tout existe également, avec la même intensité et le même droit. Non. Il dit que les critères d'existence et les phénomènes sont plus complexes, plus situés, plus négociés que la tradition philosophique dominante ne l'a admise. Ce n'est pas l'anarchie ontologique — c'est l'ontologie adulte.

Une ontologie qui aurait, comme les biologistes amazoniens, passé assez de temps dans la forêt.

 

 


The human knew what it wanted. The machine had the perfect words for it. They married and produced this stuff. Imprimatur is human. Neither had the meaning — that part is yours.


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