L'Ethique Barbare

Verbigération libre I

Verbigération

un texte

Verbigé­ration

— ou la parole qui tourne —

Il y a des mots qui reviennent. Il y a des mots
qui reviennent avant d'être partis.


Je disais quelque chose. Je disais — attends — je disais quelque chose d'important. Non. Pas important. Quelque chose. Quelque chose de — je disais quelque chose.

Le mot est là. Derrière la langue. Sous la langue. Entre les dents et le vide. Il y a un mot là, je le sens, il est chaud, il est rond, il est — le mot est là.

Commence. Recommence. Le mot commence et recommence et recommence à commencer et ne finit pas de commencer et ne commence pas à finir et recommence.

dire

dire encore

dire encore cela

dire encore cela même

dire encore cela même chose

dire encore cela même chose là

Je ne suis pas fou. Ceci n'est pas de la folie. La folie ne sait pas qu'elle tourne. Moi je sais. Je sais que je tourne. Je tourne et je sais. Je sais et je tourne. Voilà. Je tourne.

(La psychiatrie appelle ça verbigération. Répétition stéréotypée, automatique, sans finalité communicationnelle. Soit. Mais qu'est-ce qu'une finalité communicationnelle, sinon une autre boucle qu'on n'a pas encore reconnue ?)

II.

Il était une fois un homme qui disait porte. Il disait porte le matin. Il disait porte en mangeant sa soupe. Il disait porte à sa femme, à ses enfants, au médecin venu en visite, au chien qui ne comprenait pas mais qui, au moins, n'essayait pas de corriger.

Porte, disait-il. Et on entendait : une ouverture. Un passage. La limite entre ici et là. La membrane entre l'intérieur et l'extérieur. La chose qui se ferme. La chose qui peut s'ouvrir. La chose qui grince. La chose qu'on ne répare jamais assez tôt. Porte.


Déclinaisons du mot unique :

porte
la porte
la porte là
cette porte-là
cette porte-là encore
encore cette porte
encore cette même porte
encore cette même porte là encore
toujours encore cette même porte là
la porte
porte

La grammaire de l'obsession est une grammaire pauvre. Elle n'a qu'un substantif et tous les déterminants du monde pour le faire grossir. Elle n'a qu'un verbe : revenir. Elle conjugue ce verbe à tous les temps et il signifie toujours la même chose : maintenant, encore, maintenant.

Qu'est-ce qu'un mot ? Un sillon dans la terre molle du cerveau. Si on repasse souvent dans le même sillon, il devient une ornière. Si on repasse encore, une tranchée. Puis un gouffre. Et on tombe dans son propre mot.

III. — Inventaire partiel et non exhaustif

[Les mots suivants ont été relevés dans les carnets de plusieurs patients, dans les lettres non envoyées, dans les marges des livres annotés à l'excès, dans les répétitions incoercibles de voix qui ne savaient plus s'arrêter.]

encoreencoreencoreencore déjàdéjàdéjàdéjà rienrienrienrien jamaisjamaisjamaisjamais maintenantmaintenantmaintenantmaintenant pourtantpourtantpourtantpourtant toujourstoujourstoujourstoujours

Chaque mot de cet inventaire a été prononcé plusieurs milliers de fois par la même bouche, dans la même journée, sans que la bouche en soit lasse — car la bouche n'est pas lasse, la bouche est simplement prise, comme on est pris dans les glaces, comme on est pris dans une pensée dont on ne fait pas le tour parce qu'elle n'a pas de coin.

On cherche le coin de la pensée ronde. On tourne autour. On tourne autour en disant le mot qui désigne la pensée. On dit le mot. On dit le mot encore. On dit encore le mot. Le mot ne coin pas la pensée. On dit encore le mot.

( encore )

( encore encore )

( encore encore encore )

( encore encore encore encore )

( encore encore encore encore encore )

( encore encore encore encore encore encore )

( encore encore encore encore encore encore encore )

— Le mot finit par ne plus signifier rien.
Il finit par ne signifier que lui-même.
Il finit par ne signifier que sa propre répétition.
Il finit. Il ne finit pas.

IV. — Portrait

Elle s'appelait — disons qu'elle s'appelait Marie-Ange. Le nom n'importe pas. Le nom, d'ailleurs, était l'un des premiers mots qu'elle avait perdus dans la boucle. Son prénom avait été répété si souvent qu'il avait cessé de la désigner pour devenir un simple bruit, une vibration de gorge, un son sans accroche.

Elle disait : la lumière. Toute la journée. La lumière. Aux repas : la lumière. Pendant les soins : la lumière. La nuit, au bord du sommeil : la lumière, la lumière, la lumière, comme une prière dont elle n'aurait pas choisi le saint.


Le médecin notait :
verbigération persistante, thème lumineux, affect dissocié, pas de contact possible sur ce point.

Elle voyait peut-être vraiment la lumière. Elle la voyait peut-être trop fort pour avoir d'autres mots. On n'a que des mots petits pour les choses trop grandes.


La lumière, la lumière, la lumière. Dix-sept heures sur vingt-quatre, les observateurs l'avaient chronométré. Neuf mille fois dans une journée, peut-être davantage — à voix basse parfois, presque inaudible, mais les lèvres continuaient à former le mot même quand la gorge se taisait. La lumière. Les lèvres ne se reposaient pas.

Y a-t-il une différence entre prier et verbiférer ? Entre le chapelet et la stéréotypie ? Entre l'Ave Maria répété cent cinquante fois et la lumière répétée neuf mille fois ? Le rosaire aussi est une boucle. Nous appelons ça dévotion et nous appelons ça maladie. La bouche ne sait pas la différence. La bouche, elle, tourne.

Marie-Ange est morte un mardi. On ne sait pas si elle disait encore la lumière à la fin. Personne n'était là pour entendre. Ou si quelqu'un était là, il n'a pas transcrit.

V. — Éléments pour une théorie

Toute parole normale est une verbigération qui s'ignore. Nous répétons bonjour chaque matin depuis que nous avons trois ans. Nous répétons je t'aime jusqu'à ce que la phrase devienne un geste de la mâchoire plutôt qu'une affirmation. Nous répétons ça va, et toi ? en boucle fermée, sans attendre la réponse, qui sera elle-même répétée.

La verbigération pathologique ne diffère de la parole ordinaire que par sa visibilité. Elle a perdu la honte de se répéter. Elle ne simule plus la nouveauté. Elle dit : voilà ce que le langage a toujours été. Une roue. Un moulin. Un estomac qui digère les mêmes mots indéfiniment.


« La parole saine est une verbigération polie. »


Ce qui nous sépare du verbigérateur, c'est le suivant : nous changeons de mot à intervalles suffisamment longs pour que l'interlocuteur ne remarque pas la boucle. Nos boucles durent des années, parfois des vies entières — le même reproche à nos parents, la même justification à nos enfants, la même confession au même prêtre ou au même thérapeute — et personne ne le note dans le dossier médical parce que la boucle est assez lente pour ressembler à de la cohérence.

Accélérez. Accélérez seulement. Prenez une pensée que vous avez eue mille fois et dites-la à voix haute mille fois dans la même heure. Vous serez verbigérateur. Vous serez pathologique. Vous n'aurez pas dit autre chose que ce que vous disiez déjà. Vous l'aurez dit à la vitesse réelle.

Parole ordinaire : la boucle en spirale (lente).

Verbigération : la boucle en cercle (rapide).

Silence : la boucle sans son.

Mort : la boucle sans boucle. Peut-être.

VI.

— et puis je disais —

Je disais quelque chose et puis je disais quelque chose d'autre et puis je disais la même chose que ce que j'avais dit avant et puis je recommençais à dire et puis je disais et puis et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais et puis et puis je disais et puis je disais et puis et puis et puis et puis.

Et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis.

Et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis.

Et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais quelque chose et puis je disais.


La phrase ne finit pas parce que la pensée ne finit pas parce que la phrase ne finit pas parce que la pensée ne finit pas parce que la phrase ne finit pas.


On m'a demandé pourquoi je n'arrêtais pas. J'ai répondu : parce que je n'ai pas encore dit ce que je voulais dire. On m'a demandé ce que je voulais dire. J'ai dit : je disais quelque chose. On m'a demandé quoi. J'ai dit : je disais quelque cho

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