Les Archives de la “Grande Défaite Démocratique” (2007-2030) : IX - Épilogue - Ces droits qui ont besoin de l'anarchisme
Lorsque j’entreprenais la rédaction des Archives de la Grande Défaite Démocratique, il y a deux affirmations contre-intuitives que j'étais loin de penser intégrer dans son épilogue. Ce sont celles-ci : “le droit, pour être fidèle à lui-même, a besoin de l'anarchisme”, et “l'anarchisme, pour sortir de l'abstrait, a besoin du droit”. Ce n'est pas un mariage impossible — c'est une reconnaissance tardive que les deux ont toujours cherché la même chose par des chemins distincts.
Je vais essayer d'expliquer le pourquoi de cette réflexion en partant d'un paradoxe historique que Jean-François P., le syndicaliste fictif que j'ai mis en scène dans le septième épisode des Archives, avait lui-même formulé avec une précision que je n'aurais pas osée : “la Commune de Paris, en soixante-douze jours, a inventé plus d'institutions démocratiques que la IIIe République en soixante-dix ans.”
Le paradoxe de la Commune
La Commune de Paris de 1871 est le moment fondateur de la tradition anarchiste moderne. Bakounine y vit la preuve que l'abolition de l'État était possible. Kropotkine en fit le modèle de l'organisation sociale sans autorité centrale. Marx lui-même — pourtant peu suspect de sympathies libertaires — la salua comme "la forme politique enfin trouvée" de l'émancipation.
Et pourtant. Ce mouvement anarchiste par excellence, ce soulèvement contre toute forme de domination imposée, produisit en soixante-douze jours une série d'innovations institutionnelles d'une densité remarquable : le mandat impératif et révocable, la rémunération des élus au salaire ouvrier, la fusion du législatif et de l'exécutif pour en finir avec la séparation abstraite des pouvoirs, la gestion ouvrière directe des ateliers abandonnés par leurs propriétaires, la laïcité radicale de l'espace public.
Ce n'est pas un hasard. Ce n'est pas une contradiction. C'est une leçon.
L'anarchisme n'est pas l'absence d'organisation. Il est le refus de toute organisation qui ne se justifie pas en permanence devant ceux qu'elle organise. Et quand les communards eurent enfin le pouvoir de construire, ils construisirent — mais en construisant autrement. Pas des institutions pour perpétuer le pouvoir, mais des institutions pour le rendre perpétuellement contestable, révocable, transparent.
C'est précisément cette distinction — entre institutions qui servent le pouvoir et institutions qui le contraignent (des exstitutions — qui est au cœur de tout ce que j'ai tenté de penser dans les Archives.
Le fil conducteur que je n'avais pas vu
Quand j'ai écrit, il y a quelques mois, un texte juridique sur ce que j'appelais l'État de droit sous contraintes, je ne pensais pas encore aux Archives. Quand j'ai rédigé le prologue de la Grande Défaite Démocratique, je ne pensais pas encore à relier les deux. C'est l’œuvre elle-même qui m'a fait voir que ces deux textes partageaient le même ADN philosophique.
L'État de droit sous contraintes pose que l'État ne peut plus être pensé comme le centre exclusif du pouvoir. Qu’il en découle que tout détenteur de pouvoir — public ou privé, local ou supranational, étatique ou algorithmique — doit se justifier devant ceux sur qui il exerce une contrainte. Que, en termes de droits fondamentaux ou sociaux, certaines lignes ne peuvent jamais être franchies, quelle que soit la nécessité invoquée. Et finalement que le droit doit commencer par reconnaître l'atteinte — la rendre visible — sans la conditionnante d'identifier un responsable.
La Grande Défaite Démocratique montre, narrativement, pourquoi ces principes étaient nécessaires : et notamment parce qu'un système constitutionnellement valide peut produire une injustice structurelle. Parce que la légalité n'est pas la légitimité. Parce que les institutions qui prétendent protéger la liberté peuvent devenir les instruments mêmes de sa destruction.
Les deux textes posent la même question depuis des angles différents : à qui doit appartenir le pouvoir, et comment s'en assurer ?
Et ils donnent la même réponse : il doit appartenir à la personne, pas à l'institution. L'institution n'en est que le dépositaire provisoire, révocable, contraint.
C'est une réponse anarchiste.
Ce que l'anarchisme apporte au droit
La tradition juridique classique a toujours eu peur de l'anarchisme. Elle y voyait — et y voit encore — une menace contre la sécurité juridique, la prévisibilité des normes, la stabilité des institutions. Cette peur n'est pas entièrement infondée. Mais elle masque quelque chose d'essentiel : ce que l'anarchisme apporte au droit, c'est précisément ce qui lui manque le plus — la méfiance envers lui-même.
Le droit, livré à lui-même, tend à se prendre pour une fin. À confondre sa propre cohérence interne avec la justice. À protéger les procédures plutôt que les personnes. À légitimer l'inacceptable dès lors que la forme est validé.
L'anarchisme est l'antidote à cette dérive. Il rappelle au droit que sa seule raison d'être est la protection de la personne contre la domination. Que toute norme qui produit l'effet inverse a perdu sa légitimité, quelle que soit sa validité formelle. Que le gardien du temple peut devenir le geôlier — et que c'est précisément parce que cette possibilité existe qu'il faut des mécanismes pour la prévenir.
C'est ce que la Commune avait compris. C'est ce que l'État de droit sous contraintes tente de formaliser juridiquement. Et c'est ce que les Archives de la Grande Défaite Démocratique cherchent à rendre visible : que les institutions les plus solides peuvent devenir les plus dangereuses, et que la seule protection contre cette dérive est un regard citoyen continu, informé, et armé de la capacité de s’opposer.
Ce que le droit apporte à l'anarchisme
Mais la relation est réciproque. Et c'est ici que je veux être honnête sur les limites de ma propre position.
L'anarchisme doctrinal a un problème que l'histoire a rendu visible : il ne dure pas. Non parce qu'il manquerait de générosité ou de lucidité — mais parce qu’il éprouve une difficulté à conceptualiser et consolider des formes durables de puissance collective à l’échelle supra communautaire. Cette fragilité est probablement issue de l’héritage de siècles d’autorités verticales dans la conduite de l’État qui nous empêchent de penser autrement que par le chef. Or, les formes qui doivent être réinventées dans un changement radical de société - comme dans le cas des Archives - sont nécessairement évolutives, adaptatives et réclament le temps long de la délibération et de l’apprentissage par l’erreur. On note que ceci est nécessairement un handicap face aux tenants du statu-quo qui s’opposeraient aux changements avec des méthodes toutes éprouvées.
La Commune encore en est la tragique démonstration. Soixante-douze jours d'innovations institutionnelles remarquables — puis l'écrasement par les forces versaillaises, qui disposaient encore d’une structure d’État, de l'armée et de la sympathie de puissances étrangères. La liberté sans institutions est une liberté sans défense.
C'est pourquoi je me revendique d'un anarchisme pragmatique — ou, pour reprendre la formulation de Proudhon, d'un fédéralisme libertaire : une pensée qui refuse toute domination mais qui accepte que la construction de ses propres alternatives institutionnelles soit une nécessité, pas une trahison.
Le droit, dans cette perspective, n'est pas l'ennemi de l'anarchisme. Il en est l'outil potentiel — à condition d'être radicalement réorienté vers la personne plutôt que vers le pouvoir. Un droit minimal, centré sur les seuils non négociables, qui dit : jusqu'ici et pas plus loin. Qui reconnaît les atteintes avant d'identifier les coupables. Qui fait peser la charge de la justification sur ceux qui exercent le pouvoir, pas sur ceux qui le subissent.
C'est un droit anarchiste dans son éthique. Et c'est un droit dans sa forme.
La question que cette œuvre pose
Je n'ai pas commencé les Archives de la Grande Défaite Démocratique avec l'intention d'écrire une œuvre anarchiste. J'ai commencé avec une question simple, posée à la fin de l'essai Par delà notre démocratie : "Quelle démocratie, et par quels moyens réels ?"
Ce que j'ai découvert en chemin, c'est que cette question mène inévitablement vers une autre : peut-on être vraiment démocrate sans être un peu anarchiste ? C'est-à-dire : peut-on désirer réellement le pouvoir du peuple sans se méfier structurellement de toute institution qui prétend l'incarner ? Peut-on défendre les droits fondamentaux sans poser que certaines choses ne peuvent jamais être soumises aux caprices du vote ? Peut-on construire des conventions citoyennes, des mandats révocables, des seuils critiques non négociables, sans reconnaître que tout cela n'a de sens que si l'on part du principe que le pouvoir, toujours, tend à se retourner contre ceux qu'il est censé servir ?
Je crois que non. Je crois que toute démocratie cohérente jusqu'au bout est, qu'elle le sache ou non, une forme d'anarchisme. Et que tout anarchisme qui accepte de travailler dans le réel — de construire au-delà du geste révolutionnaire, de contraindre le pouvoir plutôt que de le nier — est une forme de démocratie radicale.
La Commune de Paris l'avait compris en soixante-douze jours. Nous avons mis cent cinquante ans à en retrouver le chemin. Les Archives sont une tentative modeste de cartographier un chemin possible — ses obstacles, ses détours, ses moments de tâtonnement, et les rares instants où une femme de ménage arrêtée par erreur sur le Champ-de-Mars, ou une caissière de supermarché qui pose une question simple, ou un ancien ouvrier de Renault qui ne sait pas s'il est capable, font avancer l'histoire autrement que toutes les constitutions du monde.
C'est pour eux que ce travail existe. Et c'est à eux qu'il appartient.
Dans la même série...
Les Archives de la "Grande Défaite Démocratique" (2007-2030): I -Prologue
Les Archives de la “Grande Défaite Démocratique” (2007-2030) : II - Les 90 Jours de Refondation
Les Archives de la “Grande Défaite Démocratique” (2007-2030) : IV - La lettre de Amara Diallo-Vernet
Les Archives de la “Grande Défaite Démocratique” (2007-2030) : V - La lettre de Vrak
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The human knew what it wanted. The machine had the perfect words for it. They married and produced this stuff. Imprimatur is human. Neither had the meaning — that part is yours.
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