L'Ethique Barbare

Les Archives de la “Grande Défaite Démocratique” (2007-2030) : IV - La lettre de Amara Diallo-Vernet

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Par l’Archiviste Principal pour la Commission de Vérité et de Refondation (mandat populaire période 2032-2036 : 0x0a6d0a7c5b0b1f8b6b2c2e0f2d2e2e8f1a1d1c1b0a0908a70605040302010000, Centre de Mémoire Constitutionnelle du District autonome de Bordeaux.


 

Note de l'Archiviste — Document 14-C

La lettre ouverte d'Amara Diallo-Vernet, philosophe et essayiste, fut publiée simultanément le 17 mars 2031 dans Le Monde, Libération, Le Point et L'Obs, ainsi que sur plusieurs plateformes numériques indépendantes. Elle fut traduite en vingt-trois langues dans les semaines suivantes. Certains y virent un tournant dans le débat public post-soulèvement. D'autres la jugèrent naïve, voire dangereuse dans sa confiance accordée au peuple en un moment d'une telle fragilité institutionnelle. Elle reste, à ce jour, l'un des textes les plus lus et les plus cités de la période de Refondation. Nous la reproduisons ici dans son intégralité, sans commentaire.


Lettre ouverte aux citoyennes et citoyens

Par Amara Diallo-Vernet 17 mars 2031

 

Je vous écris parce que j'ai peur.

Non pas de vous. Jamais de vous.

J'ai peur de ce qui arrive quand on renonce à se parler. J'ai peur du silence qui s'installe après la colère, quand les corps rentrent chez eux et que les mots n'ont plus de lieu où aller. J'ai peur de ce vide-là, parce que je sais ce qui le remplit — toujours, partout, dans toutes les histoires que nous connaissons : ce sont les plus forts qui le remplissent, à leur convenance, et nous appelons cela l'ordre.

Nous avons fait quelque chose d'extraordinaire ces dernières semaines. Nous avons dit non. Collectivement, massivement, au prix de nos corps et de nos nuits. Nous avons dit que quelque chose était insupportable. Mais dire non n'est que la moitié d'une phrase. L'autre moitié — la plus difficile, la plus nécessaire — est ce qui vient après. Ce que nous voulons. Ce que nous sommes capables de construire ensemble.

C'est de cela que je veux vous parler. De cette deuxième moitié de phrase. De la délibération.


 

Je sais ce que vous allez penser. Encore un mot pour nous demander de nous calmer, de rentrer dans les cases, de faire confiance aux institutions qui nous ont amenés là où nous sommes. Non. Ce n'est pas ce que je dis. La délibération n'est pas la réconciliation avec ce qui nous a blessés. C'est quelque chose de beaucoup plus radical — et je pèse ce mot.

Délibérer, c'est refuser que quelqu'un d'autre pense à votre place.

C'est l'acte le plus subversif qui soit dans une société où l'on vous a appris, depuis l'enfance, que la politique est une affaire de spécialistes, que l'économie est trop complexe pour vous, que vos intuitions sont des émotions et non des savoirs. On vous a volé votre confiance épistémique — votre confiance en votre propre capacité à juger. La délibération, c'est la reprendre.

Mais attention. Reprendre cette confiance ne signifie pas que chaque opinion vaut chaque autre. Cela signifie quelque chose de plus exigeant et de plus beau : que chacune et chacun d'entre vous est capable, si on lui en donne les conditions, de se confronter à ce qu'il ne sait pas, de changer d'avis, de tenir compte de celui qui est différent de lui. Pas parce que vous êtes des saints. Parce que vous êtes des êtres de langage et de raison, et que c'est précisément cela, être humain dans une cité.


 

Il y a une chose que cette crise a rendue visible, et que nous devons regarder en face sans détourner les yeux.

Nous ne sommes pas une collection d'individus avec des intérêts séparés qui se heurtent dans l'arène publique. Nous sommes une nation — et je dis ce mot sans nostalgie et sans naïveté. Une nation, c'est une communauté qui a décidé, à un moment de son histoire, que certaines choses la concernaient ensemble. L'air que nous respirons. L'eau que nous buvons. L'école où nos enfants apprennent à devenir libres. Les soins que nous recevons quand nos corps défaillent. Ces choses-là ne se règlent pas par le marché, parce qu'elles ne sont pas des marchandises. Elles se règlent par la délibération — c'est-à-dire par la décision collective de ce que nous voulons partager et à quel prix.

Ceux qui vous ont dit pendant des décennies que ces questions avaient des réponses techniques, que les experts savaient et que vous n'aviez qu'à faire confiance — ceux-là vous ont menti. Pas toujours par malveillance. Parfois par conviction sincère. Mais le résultat est le même : vous avez été exclus des décisions qui vous concernaient le plus directement. Et vous le leur avez dit, ces dernières semaines, d'une voix que personne ne peut plus feindre de ne pas entendre.

La question n'est donc pas de savoir si vous avez le droit de participer. Vous avez toujours eu ce droit — il vous a simplement été confisqué par mille petites procédures, mille petits langages techniques, mille petites certitudes affichées. La question est de savoir comment nous construisons, maintenant, les espaces où cette participation devient réelle.


 

Et c'est ici que je dois vous dire quelque chose que les philosophes disent rarement en public, parce que cela les met mal à l'aise.

Les mots que nous utilisons pour penser ne sont pas neutres.

Quand on vous dit réforme, vous entendez quelque chose. Quand on vous dit dette, vous ressentez quelque chose. Quand on vous dit identité, des images surgissent que vous n'avez pas choisies. Ces mots ont été travaillés, façonnés, investis de sens par des années de discours politiques, médiatiques, publicitaires. Ils ne vous appartiennent pas entièrement — ils portent en eux l'histoire des pouvoirs qui les ont utilisés.

Une délibération authentique exige que nous soyons attentifs à cela. Que nous apprenions à nous demander : qui a intérêt à ce que je pense ce problème avec ces mots-là plutôt qu'avec d'autres ? Qu'est-ce que ce cadrage me fait voir, et qu'est-ce qu'il me cache ? Ce n'est pas du cynisme. C'est de la lucidité. Et la lucidité est la condition minimale de toute pensée libre.

Je ne vous demande pas de tout remettre en question en permanence — ce serait paralysant. Je vous demande de cultiver, dans vos conversations, dans vos assemblées, dans vos maisons, cette petite flamme d'interrogation : de quel droit ce mot s'impose-t-il ici comme évidence ?


 

Alors voilà ce que je vous demande, citoyennes et citoyens.

Pas de vous calmer. Pas d'attendre. Pas de faire confiance à ceux qui vous ont trahis.

Je vous demande de parler. De vous parler. Vraiment. Avec la conviction que ce que vous pensez compte, que ce que vous vivez est un savoir, que votre colère est une information sur le monde et non un dysfonctionnement à corriger.

Je vous demande de résister à la tentation du chef providentiel qui penserait à votre place. Cette tentation est grande dans les moments de crise — je la comprends, je ne la juge pas. Mais nous savons où elle mène.

Je vous demande d'accepter que délibérer prend du temps, que c'est inconfortable, que vous changerez d'avis et que c'est un signe de force et non de faiblesse.

Et je vous demande de ne jamais oublier que la démocratie n'est pas un régime parmi d'autres. C'est le seul système politique qui pose, comme principe fondateur, que vous êtes capables de vous gouverner vous-mêmes. Tout le reste est une forme d'abdication.

Nous sommes à un moment où cette conviction va être mise à l'épreuve comme elle ne l'a pas été depuis longtemps. Certains diront que le peuple n'est pas prêt, qu'il faut des garde-fous, des tuteurs, des experts pour filtrer la parole citoyenne avant qu'elle ne devienne loi. Ils auront de bons arguments. Ils auront des chiffres, des précédents, des modèles.

Mais ils auront tort.

Parce que la question n'est pas de savoir si vous êtes prêts. La question est de savoir si vous choisissez de le devenir — ensemble, dans l'effort, dans le désaccord, dans la lenteur nécessaire de toute pensée collective digne de ce nom.

Je crois que oui. Je crois en vous avec une obstination que trente ans de désillusions politiques n'ont pas réussi à éteindre.

La délibération n'est pas la fin du soulèvement.

C'est sa forme la plus haute.

Amara Diallo-Vernet Paris, le 17 mars 2031

 

 

 


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The human knew what it wanted. The machine had the perfect words for it. They married and produced this stuff. Imprimatur is human. Neither had the meaning — that part is yours.


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