L'Ethique Barbare

Les Archives de la “Grande Défaite Démocratique” (2007-2030) : VII - Ce que nous construisons s'appelle de l'anarchisme… Et il est temps de le dire

 

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Par l’Archiviste Principal pour la Commission de Vérité et de Refondation (mandat populaire période 2032-2036 : '0x0a6d0a7c5b0b1f8b6b2c2e0f2d2e2e8f1a1d1c1b0a0908a70605040302010000'), Centre de Mémoire Constitutionnelle du District autonome de Bordeaux.


 

Document d'archive n°47-2031

Versé aux archives de la Commission de Vérité et de Refondation par l'Archiviste Principal

Note de l'archiviste : "Ce texte, publié dans le numéro de mars 2031 de La Fédération Libre, revue du courant syndicaliste libertaire, a circulé largement pendant les premiers Chantiers. Il représente peut-être l’une des contributions les plus lucides du mouvement ouvrier au débat sur la nature philosophique de la refondation en cours. Son auteur, Jean-François P., était alors secrétaire régional de la fédération des travailleurs de l'énergie, et membre tiré au sort du Chantier sur la Représentation."


 

Ce que nous construisons s'appelle de l'anarchisme

Et il est temps de le dire

Par Jean-François P.,

La Fédération Libre, mars 2031


Je vais dire quelque chose que beaucoup pensent sans oser le formuler, parce que le mot fait peur, parce qu'il a été caricaturé, sali, réduit à des images de pavés et de drapeaux noirs que les médias de l'ancien régime agitaient pour discréditer quiconque osait penser au-delà de leurs cadres.

Ce que nous construisons depuis le 14 mars 2030, ce que les Chantiers citoyens élaborent patiemment, ce que la Déclaration des Principes Fondateurs a posé comme socle : tout cela s'appelle de l'anarchisme. Pas l'anarchisme de pacotille qu'on nous a vendu comme synonyme de chaos. L'anarchisme réel. Celui de Proudhon, de Bakounine, de Kropotkine. Celui que le mouvement ouvrier a porté pendant cent cinquante ans sans jamais avoir les conditions pour le réaliser. Celui que la Commune de Paris a incarné soixante-douze jours avant d'être noyée dans le sang.

Je le dis en tant que travailleur et en tant que syndicaliste. Je le dis en tant qu'homme qui a passé trente ans à négocier des conventions collectives dans des bureaux où le rapport de force était toujours du même côté. Je le dis parce que je siège depuis deux mois dans le Chantier sur la Représentation, et que ce que j'y vois me remplit d'une émotion que je n'avais pas ressentie depuis longtemps :

la sensation que des idées que je croyais condamnées à rester des idées sont en train de devenir des faits.

 


 

Laissez-moi être précis, parce que la précision est une forme de respect envers ceux qui liront ces lignes.

L'anarchisme n'a jamais signifié l'absence d'organisation. Proudhon — que ses adversaires ont toujours préféré caricaturer plutôt que lire — ne défendait pas le chaos. Il défendait le fédéralisme : des organisations librement consenties, fondées sur des contrats révisables, toujours subordonnées à l'autonomie de ceux qui les constituent. "La liberté n'est pas fille de l'ordre, elle en est la mère", écrivait-il. Ce qu'il voulait dire, c'est que l'ordre imposé d'en haut produit la servitude, tandis que l'ordre construit d'en bas - consenti - produit la liberté.

Relisez la Déclaration des Principes Fondateurs avec ces lunettes-là. Que dit-elle, au fond ? Elle dit que nul ne peut décider à la place de ceux que la décision concerne. Elle dit que le pouvoir délégué reste la propriété de celui qui délègue. Elle dit que nulle génération ne peut engager les suivantes sans leur consentement. Elle dit que les institutions existent pour servir les citoyens, et les citoyens peuvent les défaire.

C'est du Proudhon, quasi mot pour mot. Idée pour idée.


 

Le mandat impératif — cette idée que l'élu est lié par les positions de ses mandants, qu'il doit rendre compte, qu'il peut être révoqué — n'est pas une invention de nos Chantiers. C'est la pratique des délégués ouvriers depuis le XIXe siècle. Dans mon syndicat, un délégué qui trahit son mandat est rappelé à l'ordre par son assemblée générale. Personne ne trouve cela scandaleux. Personne ne crie à l'"aberration constitutionnelle" — formule que j'ai entendue pendant des années dans la bouche des juristes qui défendaient le système représentatif contre toute remise en question.

Ce que l'Affaire Maréchal a montré — et je parle en connaissance de cause, j'ai lu le dossier complet en tant que membre du Chantier — c'est que le mandat impératif fonctionne. Pas parfaitement. Pas sans douleur. Mais il fonctionne, parce qu'il repose sur un principe simple que le mouvement ouvrier connaît depuis toujours : la confiance se mérite et se vérifie, elle ne se présuppose pas.


 

Kropotkine, dans L'Entraide, a montré quelque chose que les darwinistes sociaux de son époque — et les néolibéraux de la nôtre — ont toujours voulu effacer : que la coopération est au moins aussi naturelle que la compétition dans l'organisation des sociétés humaines. Que les êtres humains, laissés à eux-mêmes sans la distorsion de la domination économique et politique, tendent spontanément à s'organiser collectivement pour résoudre leurs problèmes communs.

Ce que les Chantiers citoyens révèlent, semaine après semaine, c'est exactement cela. Des gens ordinaires — un boucher, une comptable, un viticulteur, une infirmière retraitée — délibèrent sérieusement, apprennent vite, produisent des décisions nuancées et responsables. Pas parce qu'on les y a forcés. Parce qu'on leur a enfin donné les conditions pour le faire — le temps, l'information contradictoire, la légitimité.

Kropotkine avait raison. Ce n'était pas une utopie. C'était une capacité humaine réelle, étouffée pendant des siècles par des systèmes conçus pour maintenir la décision entre les mains d'une minorité.


 

Je veux anticiper l'objection que certains camarades m'ont déjà faite, et que je respecte : "Jean-François, ce que nous construisons institue. Il y a un gouvernement provisoire, un Conseil des Savoirs, une Chambre de Cohérence. L'anarchisme, c'est la suppression de l'État, pas sa réforme."

C'est une objection sérieuse et je ne vais pas la balayer d'un revers de main.

Oui, nous instituons. Oui, il y a des organes, des mandats, des procédures. Et oui, tout anarchiste conséquent sait que toute institution porte en elle le germe de sa propre dérive — et l'histoire syndicale elle-même en a fourni des exemples douloureux, y compris dans nos propres rangs.

Mais je poserai une question en retour : quelle est l'alternative concrète, en 2031, dans un pays de soixante-dix millions de personnes, avec une infrastructure économique et sociale à maintenir, des crises climatiques à gérer, des relations internationales à assumer ?

La table rase n'a jamais existé. La révolution anarchiste pure — l'abolition simultanée de tout État et de toute autorité — n'a jamais produit que des expériences brèves et locales, toutes écrasées avant d'avoir pu prouver leur durabilité. Ce n'est pas une raison de les mépriser — la Commune de Paris en soixante-douze jours a inventé plus d'institutions démocratiques que la IIIe République en soixante-dix ans. Mais c'est une raison de penser autrement.

Proudhon lui-même ne défendait pas la suppression immédiate de tout pouvoir. Il défendait sa transformation progressive — le remplacement des autorités imposées par des contrats librement consentis, à mesure que les conditions matérielles et culturelles le permettaient. C'est exactement ce que nous faisons. Nous ne supprimons pas le pouvoir — nous le distribuons, nous le contraignons, nous le rendons révocable, nous en réduisons la portée à mesure que la délibération citoyenne peut en assumer davantage.

C'est de l'anarchisme de transition. Ce n'est pas de la trahison — c'est de la patience stratégique.


 

Il y a une phrase que j'ai lue dans un vieux blog de philosophie politique, publié en 2026 — L'Éthique Barbare, si ma mémoire est bonne — et qui m'a frappé au moment où je l'ai découverte, quelques semaines après le soulèvement. L'auteur écrivait : "Maintenir le possible dans son indétermination, en refusant de figer le futur dans une nécessité historique."

Je ne sais pas si cet auteur se revendiquait anarchiste. Mais cette phrase l'est. Profondément. Elle exprime ce que Bakounine répétait sous différentes formes toute sa vie : que la liberté n'est pas un état à atteindre, c'est un mouvement à maintenir. Que le danger n'est pas l'absence d'organisation — c'est l'organisation qui se prend pour une fin plutôt que pour un moyen.

Ce que nous construisons n'est pas parfait. Ce que nous construisons sera contesté, révisé, peut-être partiellement défait. Et c'est très bien ainsi — parce que c'est précisément ce que le nouveau système permet, contrairement à l'ancien. Une démocratie qui peut se corriger elle-même est une démocratie qui reste vivante.


 

Alors oui — je le dis clairement, au nom de trente ans de syndicalisme libertaire et de deux mois de Chantier citoyen : ce que nous construisons s'appelle de l'anarchisme.

Pas l'anarchisme des barricades romantiques. L'anarchisme des assemblées générales qui délibèrent et décident. L'anarchisme des mandats impératifs et des comptes rendus obligatoires. L'anarchisme de Kropotkine qui observait les abeilles et les humains et concluait que la coopération est plus forte que la domination. L'anarchisme de Proudhon qui voulait non pas détruire l'ordre mais le refonder par en bas.

Cet anarchisme-là a attendu cent cinquante ans ses conditions de possibilité. Je crois — et j'assume le risque de me tromper — que nous y sommes.

Il était temps.

 

Jean-François P. Secrétaire régional, Fédération des travailleurs de l'énergie Membre du Chantier sur la Représentation, tirage au sort du 15 janvier 2031

La Fédération Libre, n°47, mars 2031


 

Note de l'archiviste : Cet article suscita, à sa publication, une controverse significative au sein du mouvement syndical libertaire lui-même. Plusieurs fédérations contestèrent la thèse de Jean-François P., jugeant que l'usage du terme "anarchisme" pour désigner un système qui maintient des institutions élues et des procédures référendaires constituait une dilution inacceptable du concept. D'autres — majoritaires, selon les archives disponibles — y virent au contraire la formulation la plus honnête de ce que la tradition libertaire avait toujours cherché sans jamais pouvoir le nommer dans un contexte réel. Le débat reste ouvert. Il est, en lui-même, une preuve que le nouveau système produit exactement ce qu'il promet : une délibération continue, sans clôture définitive.


 

Archive digitale nationale : 0x0a6d0a7c5b0b1f8b6b2c2a0f2d2e2e8f1a1d1c1b0a0908a70605040302010000

 

 


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